Celtes a reproduit assez fidèlement un beau manuscrit de la fin du Xe siècle ou du commencement du XIe, qu’il découvrit et copia dans un monastère de l’ordre de saint Benoît. Ce manuscrit a passé du couvent de Saint-Emméran de Ratisbonne, dans la bibliothèque royale de Munich, où il est aujourd’hui. Personne n’en a fait usage depuis Celtes, qui l’a publié en entier, jusqu’à M. Pertz, qui s’en est servi pour sa nouvelle édition du Panegyris Oddonum[50]. M. Gust. Freytag, qui a donné en 1839 une notice sur Hrotsvitha et une réimpression de la comédie d’Abraham, a regretté d’en avoir perdu la trace[51].
[50] Voy. Monument. German., t. VI, p. 317.
[51] De Hrosvitha poetria, Vratislaviæ, 1839, in-8o, p. 5.
Ce précieux manuscrit est divisé en trois livres ou parties. Le premier livre renferme huit poëmes ou légendes; le second contient nos six comédies en prose rimée. Puis vient un poëme ou long fragment de poëme, intitulé Panégyrique des Othons. Celtes, qui a reproduit ce manuscrit avec assez d’exactitude, a eu pourtant le tort d’en changer sans motif la disposition, qui nous paraît offrir l’ordre véritable et chronologique, dans lequel les productions de Hrotsvitha ont été composées. En effet, l’auteur montre dans la préface du Panégyrique, qui termine le recueil, moins de timidité et de défiance en ses talents que dans la préface de ses drames, et beaucoup moins surtout que dans la préface de ses histoires en vers. Nous allons faire connaître en détail le contenu des trois parties.
Le premier livre, Opera carmine conscripta, se compose de huit récits, savoir: 1o L’Histoire de la nativité de l’immaculée Vierge Marie, mère de Dieu, tirée du protévangile de saint Jacques, frère de Jésus[52]; 859 vers hexamètres léonins, comme le sont tous les hexamètres de Hrotsvitha; 2o L’Histoire de l’ascension de Notre-Seigneur, pièce de 150 vers hexamètres, composée sur un récit traduit du grec en latin par Jean l’Évêque; 3o La passion de saint Gandolfe, martyr; 564 vers élégiaques. L’auteur a employé dans cette pièce un mètre moins grave que dans celles qui précèdent et qui suivent, sans doute parce que le sujet est plutôt comique qu’héroïque. Gandolfe, qui vivait au milieu du VIIIe siècle, sortait de la tige royale des Burgondes. La sainteté du jeune prince était si grande, qu’il reçut le don des miracles. Il épousa une fort belle femme, que Hrotsvitha nomme Ganea, probablement par allusion à ses mœurs dissolues. Elle s’abandonna bientôt à un clerc de la maison de son mari. L’adultère fut prouvé par l’épreuve de l’eau: Ganea se brûla la main et le bras, en les plongeant dans une cuve d’eau tiède. Au lieu d’accepter le pardon que lui offrait généreusement son mari, elle le fit assassiner à Varennes en Bourgogne. Plusieurs miracles opérés sur le tombeau de saint Gandolfe furent racontés à cette méchante femme, qui s’en moqua en des termes fort immodestes: «Miracula, dit la légende, non secus ut ventris crepitum existimavit.» Elle fut aussitôt punie de cet impur blasphème par un châtiment digne de sa faute: «in pœnæ perfidiam (in pœnam perfidiæ) venter illi quoad viveret perpetuo crepabat.» Ce sujet de poésie singulier, surtout dans un couvent de femmes, prouve que le badinage et une gaieté, même assez grossière, n’étaient pas entièrement bannis de ces pieux asiles[53]; 4o Le martyre de saint Pélage à Cordoue. Ce poëme, composé de 404 hexamètres, est le récit d’une aventure que Hrotsvitha a mise en vers, d’après une relation orale qu’elle tenait d’un Espagnol, témoin de l’événement. Cette circonstance dénote des rapports remarquables, au Xe siècle, entre l’Allemagne et les royaumes d’Espagne[54]. Aussi rencontre-t-on dans cette pièce quelques hispanismes singuliers, entre autres, le mot rostrum employé pour facies. Le fait s’est passé du temps d’Abdalrahman, ou, comme nous disons, d’Abderame III. Lors de l’expédition de ce prince contre les peuples de la Galice[55], entre les années 940 et 943, le père de Pélage ayant été fait prisonnier par les Maures, ce jeune homme obtint d’être emmené captif à Cordoue, à la place de son père; sa beauté l’exposa aux outrages des Sarrasins. Ayant refusé de servir aux plaisirs infâmes de leur chef, il fut précipité du haut des remparts dans le fleuve. Recueilli vivant par des pêcheurs, il fut achevé par les soldats d’Abderame. Le poëme de Hrotsvitha obtint une si grande célébrité, qu’il a été cité par plusieurs agiographes, notamment par ceux d’Espagne et de Portugal[56]; il a été inséré en entier dans le recueil des Bollandistes, sous la date du 4 février[57]; 5o La chute et la conversion de Théophile, vidame ou archidiacre d’Adona en Cilicie, et non en Sicile, comme le disent à tort les deux éditions de Celtes et de Schurzfleisch. Cette légende est l’histoire d’un clerc qui, vers l’an 538, ayant été nommé très-jeune aux fonctions de vidame de l’église d’Antioche et révoqué peu après, se voua au diable par dépit et par ambition. Cette aventure fantastique a été, pendant le moyen âge, le texte de beaucoup d’ouvrages d’imagination: tout le monde connaît le Miracle de Théophile, drame du XIIIe siècle, composé par le trouvère Rutbeuf[58]. Lors de la sécularisation des sciences au XVIe siècle, le clerc Théophile est devenu le docteur Faust; 6o L’Histoire de la conversion d’un jeune esclave exorcisé par saint Basile. Dans ce poëme, composé de 249 vers, ce n’est pas par ambition, mais par amour, que l’esclave d’un habitant de Césarée se voue au diable. Éperdument amoureux de la fille de Proterius, que son père destinait au cloître, il parvint, avec l’aide de l’esprit malin, à se faire aimer d’elle, et l’épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant, la jeune femme, s’étant bientôt aperçue que son mari n’osait pas entrer dans l’église, devina la vérité. Elle sollicita aussitôt et obtint le divorce, et, suivant son premier dessein, embrassa la vie monastique. De son côté, le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile, qui força le démon à rendre la cédule que l’imprudent avait souscrite. Cette histoire et la précédente devaient, comme on voit, rappeler agréablement aux pieuses habitantes de Gandersheim le miracle attribué à Hrotsvitha, leur quatrième abbesse; 7o L’Histoire de la passion de saint Denis; 266 vers hexamètres. Ce poëme est calqué sur la légende que l’on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 9 octobre. La scène principale, c’est-à-dire le voyage miraculeux du saint décapité, est peinte par Hrotsvitha en traits qui ne manquent ni de poésie ni de grandeur; 8o L’Histoire de la passion de sainte Agnès, vierge et martyre. Le sujet de cette pièce, composée de 459 vers et tirée d’un récit de saint Ambroise[59], est plus scabreux que celui d’aucun des poëmes précédents. Agnès, jeune Romaine d’une grande beauté, avait embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte Simpronius, préfet de la ville, s’éprit de cette belle chrétienne et, n’ayant pu la gagner ni par ses prières, ni par ses présents, tomba dans une mélancolie, qui fit craindre pour ses jours. Les médecins, ayant découvert la cause de son mal, en informèrent Simpronius, qui commanda, avec emportement, à la jeune Agnès de céder aux désirs de son fils. Celle-ci étant restée inexorable, Sempronius la fit traîner au temple de Vesta, pour y adorer le feu sacré. Sur le refus d’Agnès, il ordonna qu’on la dépouillât de ses vêtements et qu’on la conduisît dans un lieu de prostitution; mais au moment où on commençait à exécuter cet ordre, le ciel, pour garantir la pudeur d’Agnès, permit que ses cheveux grandissent, au point de tomber jusqu’à ses pieds, comme un voile. Le fils du préfet l’ayant poursuivie dans cette demeure infâme, n’eut pas plus tôt porté la main sur elle, qu’il tomba mort à ses pieds. Le père, au désespoir, accusa la jeune vierge de magie. Agnès, pour se disculper, demande au ciel et obtient la résurrection du jeune insensé. Le père et le fils se font chrétiens. Cependant, les prêtres païens poursuivent la condamnation d’Agnès. Celle-ci, qui consent au martyre, meurt sous l’épée du bourreau et va prendre place auprès de Jésus-Christ, dans le chœur immortel des vierges.
[52] Voy. J. Alb. Fabricius, Codic. apocryph. Novi Testam., t. I, p. 40, seqq.
[53] Cette histoire est très-sérieusement rapportée par les Bollandistes. Voy. Act. Sanctor., Maii t. II, p. 642, seqq.—Le Duchat croit que Rabelais a fait allusion à cette légende (Pantagruel, liv. II, chap. 7), et il se permet lui-même, à cette occasion, une note très-pantagruélique.
[54] Othon Ier entretint même des relations avec les califes de Cordoue. On peut lire dans Mabillon (Act. Sanctor. ordin. S. Benedicti, t. V, p. 404), le récit de l’ambassade de Jean, moine de Gorze, récit très-bien analysé par M. Ch. Romey dans le t. IV de son Histoire d’Espagne, p. 213 et suiv.
[55] C’est l’expression de Hrotsvitha, v. 81.—Abderame III n’a point fait d’expédition dans ce que nous appelons proprement la Galice.—L’argument qui précède ce poëme n’est point de Hrotsvitha; il est, je crois, comme tous les arguments des légendes, l’œuvre d’une main plus récente et ordinairement peu exacte.
[56] Voyez, entre autres, dans Ambrosius Morales (Addit. ad divi Eulogii opera, p. 112 seqq.), et surtout dans Jorge Cardoso (Agiologio Lusitano, t. III, in-folio, p. 829–832), la légende de Sam Payo, où l’auteur s’appuie de l’autorité de Hrotsvitha.