Cette bouffonnerie, dont la valeur poétique et littéraire n’est assurément pas très-grande, ne nous en paraît pas moins un monument d’un intérêt considérable pour l’histoire du théâtre antérieur à la renaissance. Elle prouve jusqu’à l’évidence, que les pièces de Hrotsvitha n’étaient pas seulement destinées à être lues, comme l’ont avancé quelques critiques, notamment M. Price[63]; mais qu’elles ont dû être représentées. En effet, tout le mérite comique de ce petit drame consiste en une suite de jeux de théâtre qui s’adressent bien plus aux yeux qu’à l’esprit. Peut-on voir autre chose qu’une parade calculée pour divertir des spectateurs, dans la scène où le triste gouverneur de Thessalonique, noirci comme un Éthiopien par le contact des chaudrons et des lèchefrites, méconnu par ses propres gardes, repoussé et gourmé par les huissiers du palais, se demande avec une intrépidité de bonne opinion vraiment risible, ce qu’il manque à sa toilette et s’il n’est pas vêtu de ses habits les plus splendides? Certes, quand de futurs érudits viendront à lire, dans quelques mille ans, les canevas de nos pièces bouffonnes, Le docteur barbouillé, Crispin médecin, ou ces farces de la comédie italienne dans lesquelles Arlequin ne manque jamais de plonger son masque noir dans une jatte de crème, ils affirmeront, à coup sûr, que de pareils jeux de scène ont été arrangés pour les yeux et nullement pour la lecture. Eh bien! entre le comique de Dulcitius et celui de nos arlequinades ou de nos comédies-féeries, la ressemblance est complète.
[63] Voyez note [12], à la fin du volume, p. 457.
Le sujet de la troisième pièce, intitulée Callimaque, n’est pas moins singulier que celui du drame précédent; mais il est d’une nature entièrement différente. C’est de tous les ouvrages de Hrotsvitha celui qui, par la délicatesse passionnée des sentiments, l’exaltation du langage et le romanesque de la légende, se rapproche le plus du drame de nos jours. Poésie, mouvement, passion, couleur générale plus empreinte des idées germaniques, tels sont les caractères qui recommandent à notre examen cette originale et intéressante production.
On a dit souvent que l’amour est un sentiment moderne, né en Occident du mélange de la mysticité chrétienne et de l’enthousiasme naturel aux races du Nord. Toujours est-il bien remarquable que ce soit Hrotsvitha, une religieuse allemande, contemporaine des deux premiers Othons, qui nous ait légué la première et une des plus vives peintures de cette passion, peinture sur laquelle près de neuf cents ans ont passé et qu’on dirait d’hier, tant nous y trouvons déjà les subtilités, la mélancolie, le délire fébrile de l’âme et des sens, et jusqu’à cette fatale inclination au suicide et à l’adultère, attributs presque inséparables de l’amour au XIXe siècle. Aussi, ne voit-on dans Callimaque aucun de ces jeunes ou vieux débauchés des comédies de Plaute et de Térence, qui se disputent une belle esclave ou marchandent une courtisane; ce que peint Hrotsvitha dans Callimaque, c’est la passion effrénée, aveugle, furieuse d’un jeune homme encore païen, pour une jeune femme chrétienne et mariée, femme chaste, mais sensible, et qui craint sa propre faiblesse, au point de demander en grâce à Dieu de la faire mourir, pour la soustraire aux dangers d’une tentation trop vive. Et en même temps que la vertu élève de si délicats scrupules dans la conscience de Drusiana, l’amour bouillonne si violemment dans les veines de Callimaque, qu’après la mort de celle qu’il aime, il ose, comme Roméo, violer sa tombe à peine fermée et chercher les embrassements qu’elle lui a refusés vivante, dans la couche de pierre où gisent ses restes inanimés. En vérité, quand cet ouvrage n’aurait d’autre mérite que de nous montrer un échantillon des sentiments et des paroles qu’échangeaient, au Xe siècle, les amants dans leurs tête-à-tête, et de soulever ainsi un pan du voile qui nous a caché jusqu’ici la vie intime et passionnée de ces temps encore mal connus, ce drame, par cela seul, serait pour nous d’une valeur inappréciable. Toutefois, dans Callimaque la peinture des passions et des mœurs du temps est plutôt occasionnelle et fortuite, que volontaire et directe. L’action de la pièce n’est point contemporaine de l’écrivain. Drusiana est une habitante d’Éphèse, disciple de l’apôtre saint Jean et, par conséquent, elle est censée vivre à la fin du Ier siècle. C’est par un procédé constamment suivi par les dramatistes de tous les pays et de toutes les époques, que Hrotsvitha prête à ses personnages les idées et le langage qui avaient cours de son temps dans les relations plus ou moins intimes des classes les plus polies, langage qu’elle même avait dû parler, et certainement entendre bien des fois, si je ne me trompe, avant d’avoir été chercher le repos du cœur sous les paisibles voûtes de l’abbaye de Gandersheim.
J’ai rapproché involontairement Roméo et Callimaque. C’est qu’en effet il est impossible de n’être pas vivement frappé de plusieurs points de ressemblance qui existent entre cette première exquisse du drame passionné et le véritable chef-d’œuvre du genre, Roméo et Juliette. Un simple coup d’œil suffit pour faire apercevoir dans ces deux ouvrages des rapports, qui, pour être extérieurs et, en quelque sorte, matériels, n’en sont ni moins surprenants ni moins notables. Ainsi le denoûment des deux pièces présente aux yeux un tableau presque pareil. Dans l’un et l’autre, on voit un caveau sépulcral, une tombe de femme ouverte, une jeune morte, fraîche encore, dont le suaire a été écarté par la main égarée de son amant, un jeune homme étendu mort au pied d’un cercueil. Sur le lieu de cette scène douloureuse et tragique surviennent, dans l’un et l’autre drame, deux hommes navrés de douleur, mais qui sont maîtres de leurs passions: dans Shakespeare, le père de la jeune fille et le moine Laurence; dans Callimaque, le mari de la jeune défunte et l’apôtre saint Jean, qui, plus heureux que le franciscain, aura le double pouvoir de ressusciter Drusiana et Callimaque, et de rendre celui-ci à la sagesse, aussi bien qu’à la vie. Ce sont là, il faut l’avouer, des coïncidences de personnages et de situations incontestables, mais qui ne sont, après tout, peut-être que secondaires et accidentelles. Ce qui mérite d’être vraiment et sérieusement remarqué, c’est le ton de mysticité sophistique, qui donne aux plaintes amoureuses de Callimaque un air de si proche parenté avec celles de Roméo. Chose étrange! la langue de l’amour au Xe siècle est aussi raffinée, aussi quintessenciée, aussi précieuse qu’aux XVI et XVIIes siècles! Ouvrez les deux pièces: elles commencent l’une et l’autre par un entretien de l’amant mélancolique avec ses amis. Eh bien! dans ces deux scènes, l’affectation des idées et la recherche des expressions sont égales des deux parts. Seulement, dans le poëte de la cour d’Élisabeth, le jeune amoureux se perd en concetti à la mode italienne, tandis que, dans Hrotsvitha, il s’épuise, suivant le goût de l’époque, en arguties scolastiques et en distinctions tirées de la doctrine des universaux. On serait vraiment tenté de conclure de cette ressemblance que la subtilité de la pensée, aussi bien que le raffinement du langage sont dans la nature même de ce sentiment si tumultueux, si complexe, si indéfinissable, de ce sentiment qui ne serait plus l’amour, s’il cessait d’être une énigme de vie ou de mort pour le cœur sanglant et l’imagination bouleversée qui l’éprouvent. En résumé, Callimaque nous offre au plus haut degré ce qui constitue le caractère spécial et le charme particulier des comédies de cette femme illustre, le mélange piquant d’une culture demi-érudite et d’une langue à demi barbare.
Les deux pièces qui suivent, Abraham et Paphnuce, sont comme deux variantes d’une même histoire. L’auteur a su pourtant y introduire les nuances les plus délicates. Le sujet d’Abraham est tiré d’une légende écrite au IVe siècle, et qu’Arnauld d’Andilly a traduite dans ses Vies des Pères des déserts. Malgré la source respectable où a puisé l’auteur, l’action de ce drame pourra bien n’en pas paraître moins hasardée à quelques personnes, et choquera peut-être la pruderie de nos mœurs[64]. Un saint homme, un pieux solitaire qui quitte son ermitage, s’habille en cavalier, couvre sa tonsure d’un large chapeau militaire et se rend dans un lieu plus que suspect, afin d’en retirer sa nièce, jeune sainte déchue, qui s’est envolée un matin de sa cellule, pour mener la vie honteuse de courtisane; c’est là une étrange histoire! Et, cependant, cette pièce qui repose sur une donnée si voisine de la licence, a été écrite par une religieuse enthousiaste de la chasteté, jouée par des religieuses, en présence de graves prélats, et n’a sans doute pas moins édifié la noble assemblée réunie à Gandersheim, que les tragédies d’Esther et d’Athalie n’ont édifié le pieux auditoire réuni à Saint-Cyr, autour de Louis XIV et de madame de Maintenon.
[64] J’exprimais ce doute en 1835, dans le Théâtre européen; nous nous sommes bien aguerris depuis cette époque.
On reconnaîtra, si je ne m’abuse, dans la comédie d’Abraham un enchaînement de scènes bien liées, beaucoup de clarté dans l’action, un dialogue rapide et juste, un extrême naturel tant dans les sentiments que dans le langage, et, pour tout dire, beaucoup plus d’art que ne le suppose l’âge inculte où vivait l’écrivain. La tristesse que la jeune pécheresse éprouve au milieu de ses désordres, les larmes furtives qui lui échappent pendant le repas qu’elle devrait égayer, enfin la belle scène de la reconnaissance, au moment où, retiré dans un réduit secret et les portes bien closes, l’oncle jette à terre son chapeau de cavalier et montre à sa nièce foudroyée ses cheveux blanchis dans le jeûne et les veilles, les paroles compatissantes du saint ermite, la contrition profonde, les soupirs étouffés de la jeune pénitente, ce sont là des beautés de tous les lieux et de tous les temps. En vérité, on reste confondu, quand on songe qu’un dialogue si vrai et si touchant, sur un sujet si délicat et si mondain, a été écrit, il y a plus de huit cents ans, par une sainte fille, modeste habitante d’un couvent de la Basse-Saxe.
On verra dans Paphnuce, comme dans Abraham, un pieux ermite quitter sa solitude, pour aller, sous des habits séculiers, convertir une courtisane. Celle-ci, touchée de componction, jette dans un brasier toutes ses richesses mal acquises et pleure ses fautes pendant trois ans, au fond d’une étroite cellule. Ce qui rend peut-être ce drame moins pathétique que le précédent, c’est qu’il n’existe pas entre Thaïs et Paphnuce les mêmes liens d’affection et de parenté qu’entre Abraham et Marie; mais l’auteur a su compenser cette cause réelle d’infériorité par l’effusion la plus abondante des sentiments de la plus angélique charité. Je serais bien surpris que la mort de Thaïs ne parût pas à tous les lecteurs une scène à la fois des plus naturelles et des plus touchantes. Je ne fais nulle difficulté de convenir, en revanche, que dans aucune autre pièce, Hrotsvitha ne s’est montrée aussi pédante et n’a étalé un appareil d’érudition aussi formidable et aussi déplacé. Dans aucune autre occasion, non plus, elle n’a aussi bizarrement substitué les mœurs de son temps à celles de l’époque où l’action du drame est supposée avoir lieu; mais on me permettra de faire remarquer que certaines maladresses de composition et quelques anachronismes de costume, ne sont dans des œuvres aussi anciennes que celles de Hrotsvitha, ni moins piquantes ni moins instructives que ne le seraient des beautés.
Le sujet de ces deux pièces, tout étrange qu’il peut paraître, a été traité de plusieurs manières par les modernes, et, si je l’ose dire, avec bien moins de délicatesse et de goût que par Hrotsvitha. D’abord, dans la chaire, Barelette, le fameux prédicateur jacobin de la fin du XVe siècle, a fait usage, à sa façon, de la légende de saint Paphnuce[65]. Érasme, à son tour, a glissé dans ses Colloques une petite scène, demi-badine et demi-morale, intitulée Adolescens et scortum, laquelle roule sur le même texte. Enfin Decker, poëte anglais contemporain de Jacques Ier, a traité ce sujet sur le théâtre de Londres, sous le titre grossier de The honest whore. Dans cette pièce, comme dans celle d’Abraham, un père (mais un père véritable et selon la chair, et non pas seulement un père spirituel) franchit le seuil d’un lieu de débauche, pour en arracher sa fille tombée au dernier degré du vice et de l’abjection. S’il est vrai, comme on l’a dit souvent, que la comédie soit l’expression de la société, la comparaison que nous sommes à portée de faire entre les deux pièces de Hrotsvitha, le colloque d’Érasme et le drame de Decker, nous offrirait un moyen sûr et piquant d’apprécier la valeur morale des trois époques. Quant à moi, pour la pureté des sentiments, pour l’inspiration religieuse et la délicatesse du langage, les comédies d’Abraham et de Paphnuce me paraissent incontestablement supérieures au bel esprit libertin et médiocrement sérieux d’Érasme, aussi bien qu’au cynisme déclamatoire et aux prédications lourdement vertueuses du dramaturge anglais; de sorte que s’il nous fallait juger des Xe, XVIe et XVIIe siècles par ces ouvrages, tout l’avantage (je le dis à regret, mais je le dis sans hésiter) appartiendrait, suivant moi, au Xe siècle.