[65] Henri Étienne, dans son Apologie pour Hérodote (t. III, ch. 34, p. 120, éd. de Le Duchat), n’a pas manqué de signaler ce passage de Barlette, lequel est d’une édification fort équivoque.

La sixième et dernière comédie, intitulée Sapience, ou Foi, Espérance et Charité, m’avait semblé, au premier abord, offrir une sorte de création idéale, un drame allégorique, dans le genre de ceux qu’on a appelés plus tard moralités. Je me trompais; Hrotsvitha, dans cette pièce, ne s’est pas départie de sa méthode habituelle. Ici, comme toujours, la prudente nonne s’est bien gardée de rien inventer. Elle se contente de dramatiser les récits des légendaires des Ve et VIe siècles, comme les grands dramatistes de la fin du XVIe siècle ont dramatisé les chroniqueurs et les nouvellistes des XIVe et XVe siècles. Hrotsvitha conserve, comme eux, tout ce qu’elle a d’invention, pour l’employer dans l’ordonnance de ses pièces et le répandre dans les détails. Aussi, ce qu’il peut y avoir d’allégorique dans le martyre de Sapience et de ses filles, appartient-il à l’imagination des agiographes. Nous voyons dans ce drame trois vierges, Foi, Espérance et Charité, arriver de Grèce à Rome, avec Sapience leur mère, pour y propager le christianisme. L’empereur Hadrien essaie de ramener, par des flatteries et des menaces, ces femmes au culte des idoles, mais vainement: après avoir résisté aux séductions et aux tortures, les trois jeunes filles périssent par le fer. La mère rassemble leurs membres, et, aidée dans ce pieux office par des matrones chrétiennes, elle les enterre à trois milles de Rome. Alors, elle ne forme plus qu’un vœu, celui de mourir en Jésus-Christ, après avoir achevé sa prière. Elle élève donc son âme vers le ciel dans un hymne magnifique, et exhale sa vie dans cette sublime aspiration. Cette dernière scène, d’un effet religieux et grandiose, rappelle un peu, si j’ose le dire, le dénoûment d’Œdipe à Colone.

Ou je me trompe, ou le théâtre, dont nous venons de donner une idée sommaire, a droit d’occuper une place éminente dans la littérature du moyen âge. Ces six drames sont un dernier rayon de l’antiquité classique, une imitation préméditée et assez peu reconnaissable, j’en conviens, des comédies de Térence, sur lesquels le christianisme et la barbarie ont déposé leur double empreinte; mais c’est précisément par ce qu’ils ont de chrétien et même de barbare, c’est-à-dire, par ce que leur physionomie nous offre de moderne, que ces drames m’ont paru mériter d’être recueillis à part et traduits avec soin, pour prendre rang à la suite du théâtre ancien, et à la tête des collections théâtrales de toutes les nations de l’Europe. Nous recommandons seulement à ceux qui ne craindront pas de braver la lecture de ce singulier monument dramatique, de ne point oublier sa date. Pour être juste envers de pareilles œuvres, il faut les considérer avec l’affectueuse impartialité d’antiquaire, que nous apportons, surtout depuis quelques années, devant les peintures des Cimabue, des Lucas de Leyde ou devant les statues de Sabina de Steinbach.

La IIIe partie du manuscrit de Munich ne contient qu’un fragment de 837 vers, ayant pour titre Panegyris sive historia Oddonum. Ce poëme n’a été composé, comme le déclare l’auteur, sur aucun document écrit, mais d’après des rapports oraux et, pour ainsi dire, confidentiels. Ce sont, en quelque façon, des mémoires de la famille ducale et impériale de Saxe. Bien que les troubles excités dans l’Empire par la révolte de Henri, duc de Bavière, surnommé Rixosus, père de l’abbesse Gerberge II, contre son frère Othon Ier, aient été fort atténués par la plume officieuse de Hrotsvitha, cette chronique en vers n’en offre pas moins un tableau intéressant, et véridique à beaucoup d’égards, des intrigues intérieures qui, à la fin du Xe siècle, agitèrent l’Empire et la maison de Saxe[66].

[66] Le Panégyrique des Othons a été réimprimé plusieurs fois, depuis la première édition donnée par Celtes: 1o par Justus Ruberus dans ses Script. rerum German.; 2o par Henri Meibomius, avec les Wittechindi Annales, 1621, in-4o; 3o par H. Meibomius, neveu du précédent, dans les Script. rerum German.; 4o par M. Pertz dans les Monumenta Germaniæ, t. VI.

Outre ces divers ouvrages, contenus dans le manuscrit de Munich, et qu’ont reproduits les deux éditions de Hrotsvitha (celle de Celtes et celle de Schurzfleisch), on a imprimé d’après une copie plus récente, un poëme ou fragment de poëme, de 837 hexamètres, sur la fondation du monastère de Gandersheim (Carmen de constructione sive de primordiis cœnobii Gandesheimensis), chronique en vers, précieuse pour l’histoire littéraire et monastique des IXe et Xe siècles[67]. Hrotsvitha entre dans son sujet par un récit étendu de la vie de deux vénérables patrons du monastère, saint Innocent et saint Athanase. Quelques historiens, notamment Bodo, ont mentionné ce début du poëme, de manière à induire plusieurs critiques et, entre autres, Fabricius[68], à croire que Hrotsvitha avait composé une Vie en vers de ces deux saints pontifes, séparée de son poëme et aujourd’hui perdue[69]. Par une erreur du même genre, plusieurs biographes, sur la foi de Trithème[70], ont signalé comme un ouvrage à part de Hrotsvitha, un livre d’épigrammes qui, du moins sous cette forme, ne nous est pas parvenu. Il est très-vraisemblable, comme l’a soupçonné Fabricius, que ces épigrammes ne sont autre chose que les préfaces et les dédicaces en vers que Hrotsvitha a placées en tête de la plupart de ses ouvrages, et qu’un manuscrit, qui n’existe plus, avait peut-être rassemblées[71].

[67] Ce poëme, imprimé pour la première fois par Leuckfeld dans ses Antiquit. Gandesheimenses, l’a été, l’année d’après, par Leibnitz dans les Scriptor. rer. Brunsv., t. II, p. 319, puis par J. Chr. Harenberg (Histor. eccles. Gandesh., 1734, p. 469), et enfin par M. Pertz dans ses Monumenta Germaniæ, t. VI, p. 306.—Il est regrettable que Schurzfleisch n’ait pas ajouté ce poëme à son édition des œuvres de Hrotsvitha, donnée à Wittemberg, en 1717 et non 1707, comme le titre le porte.

[68] Voy. Biblioth. Latin, mediæ et infima ætatis, t. II, p. 834.

[69] Syntagma de eccles. Gandesh., ap. Leibn. Script. rer. Brunsv., t. III, p. 712.

[70] Trithem., Liber de viris illustrib. German., p. 129, et Chronic. Hirsing., t. I, p. 113.