[8] A ce moment Isabelle Eberhardt, partant comme un héros de roman d’aventures, s’était mis en tête de savoir au juste dans quelles conditions le marquis de Morès avait trouvé la mort. Les indices qu’elle avait pu recueillir à Tunis et dans le Sahel tunisien, l’année précédente, avaient lancé sa jeune curiosité dans cette voie.

Elle devait, pour arriver son but, se familiariser avec les tribus nomades du Sud-Constantinois, vivre de leur vie, écouter patiemment les récits de la tente. — Elle trouvait surtout dans cette vie un merveilleux champ d’études.

Nous avions un troupeau de chèvres assez nombreux, et quelques malheureux chameaux, maigres et épuisés, épaves de l’expédition d’In-Salah, qui a dépeuplé de chameaux le Sahara pour des années, car la plupart ne sont pas revenus des convois lointains d’El-Goléa et d’Igli.

Nous étions alors huit, en nous comptant, mon serviteur Aly et moi. Nous vivions sous une grande tente basse en poil de chèvre, que nous avions dressée dans une petite vallée entre les dunes. — Après les premières petites pluies de novembre, l’étrange végétation saharienne commençait à renaître. Nous passions nos journées à chasser les innombrables lièvres sahariens, et surtout à rêver, en face des horizons moutonnants.

Le calme et la monotonie, jamais ennuyeuse cependant, de cette existence au grand air provoquaient en moi une sorte d’assoupissement intellectuel et moral très doux, un apaisement bienfaisant. Mes compagnons étaient des hommes simples et rudes, sans grossièreté pourtant, qui respectaient mon rêve et mes silences — très silencieux eux-mêmes d’ailleurs.

Les jours s’écoulaient, paisibles, en une grande quiétude, sans aventures et sans accidents…

Cependant, une nuit que nous dormions sous notre tente, roulés dans nos burnous, un vent du Sud violent s’éleva et souffla bientôt en tempête, soulevant des nuages de sable.

Le troupeau bêlant et rusé réussit à se tasser si près de la tente que nous entendions la respiration des chèvres. Il y en eut même quelques-unes qui pénétrèrent dans notre logis et qui s’y installèrent malgré nous, avec l’effronterie drôle propre à leur espèce.

La nuit était froide, et je dus accueillir, sans trop de mécontentement, un petit chevreau qui s’obstinait à se glisser sous mon burnous et se couchait contre ma poitrine, répondant par des bourrades de son front têtu à toutes mes tentatives d’expulsion.

Fatigués d’avoir beaucoup erré dans la journée, nous nous endormîmes bientôt, malgré les hurlements lugubres du vent dans le dédale des dunes et le petit bruit continu, marin, du sable qui pleuvait sur notre tente.