Après des sentiers tortueux et noyés d’ombre bleue, quand nous fûmes sur les hauteurs, la lueur dorée du jour magnifia notre cortège.

Les dunes silencieuses et stériles semblaient enfanter des foules. Des tribus entières dévalaient des collines, surgissaient des jardins…

Bientôt, devant nous, un grand cercle vide se forme et, avec un chant saccadé et sauvage, un vieux chant de guerre de jadis, douze jeunes hommes, vêtus des soies de Tunis aux éclatantes couleurs, s’élancent dans l’arène, armés de longs fusils incrustés et de tromblons. Simulant une attaque, avec des cris rauques, ils chargent sur nous et, tout près de nos chevaux qui reculent effrayés, ils déchargent leurs armes, tous à la fois, dans le sable fumant.

Alors, les chevaux se dressent, fous, gesticulant de leurs pieds de devant au-dessus de la foule… Les yeux exorbités, la bouche ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore… Mais, poussés par les éperons aigus, ils s’emballent, se ruent dans la foule qui, serpentine et souple, s’entr’ouvre et leur livre passage.

Et ainsi, à chaque espace un peu plat, un peu vaste, la scène de bravoure recommence.

Nous aurions pu nous croire aux temps lointains, où la guerre enflammait les âmes, les dominait, était la joie et la splendeur. Tout ce qu’il y avait d’héroïque, de décoratif et de suranné dans ces âmes silencieuses de nomades se réveillait.

L’odeur âcre et grisante de la poudre brûlée nous suivait, affolant hommes et bêtes plus encore que la musique sauvage des cris.

Mais bientôt, à l’horizon, sur la crête d’une haute dune, parut une procession blanche, qui semblait auréolée d’or dans le rayonnement oriental. Précédée de trois bannières très vieilles, vertes, jaunes et rouges, brodées d’inscriptions éteintes et surmontées de boules de cuivre scintillantes, avec les mêmes tambourins levés au-dessus des têtes enturbannées, cette autre foule s’avançait, énorme, compacte. Il n’y avait là ni cris, ni musiques aigres ; seul, le contre-temps très assourdi des tambourins accompagnait un chant unique, puissant, qui sortait de mille poitrines.

— Salut et paix à toi, ô Prophète de Dieu ! Salut et paix à vous, ô Saints d’entre les créatures de Dieu ! Salut à toi, Djilani, Émir des Saints, Maître le Bagdad, dont le nom rayonne à l’Occident et à l’Orient !

Près des bannières, sur une grande jument immaculée, s’avançait le frère du marabout, marabout vénéré lui-même, Sidi Mohammed Elimam, énorme et blond, d’un blond celtique ou germain, le visage blanc éclairé par le regard doux et pensif de ses grands yeux bleus — des yeux étranges sous les burnous et le turban blanc de la race d’Ismaël, brûlée à travers les millénaires par les plus ardents soleils.