Les deux troupes se rejoignent, se fondent. Et toujours, de toutes les dunes, des formes blanches d’hommes, des taches bleues de femmes dévalent innombrables.

Je me retourne : derrière nous, une mer houleuse de turbans et de voiles roule, à perte de vue, sur cette route où tant de fois je venais chercher le silence et la solitude. Et toujours, des groupes gesticulants surgissent, qui font parler la poudre dans la frénésie des cavalcades.

A présent, au-dessus de nos têtes, nous semblons emporter avec nous, tel un voile grisâtre et déchiqueté, un nuage de fumée.

Et le chant profond et doux, triste aussi, comme tous ceux du désert, s’amplifie et monte, monte vers l’azur pâle du ciel matinal.


Enfin nous entrons dans une plaine immense et vide, semée de tombeaux.

Devant nous, les trois méhara, auxquels d’autres sont venus se joindre, s’en vont, impassibles, sans un frisson, sans une frayeur, à travers la foule. Leurs cavaliers, la face à moitié voilée, restent songeurs, eux aussi, juchés sur la selle touareg. Les clochettes de fer des grandes bêtes héraldiques tintent à chaque pas, et les têtes longues, lippues et étranges, aux grands yeux doux, se balancent lentement au bout des cous flexibles et tendus.

Mais, chevaux et cavaliers, nous avons senti l’espace libre devant nous et, laissant les trois marabouts et les vieillards marcher lentement à l’ombre des bannières qu’agite le vent, nous partons, lâchant enfin les brides tendues à se rompre. Et c’est un galop furieux au milieu de la foule admirative, puis, dans la vaste plaine, des cercles et des courbes décrits à toute vitesse : un vertige.

Toute la folie contenue, toute l’épouvante aussi des chevaux se donnent enfin libre cours, et ils fuient, ils fuient comme s’ils ne devaient plus s’arrêter jamais. L’ivresse de toutes ces âmes violentes et sincères m’a gagné, et, lancée avec les autres cavaliers, j’achève de m’étourdir dans la course.

La ville grise, débordante de fidèles, est dépassée à travers la plaine et les cimetières immenses, nous recommençons à fuir. On dirait qu’une force surnaturelle anime nos chevaux : sans se lasser, ruisselants de sueur, blancs d’écume, ils s’élancent toujours, irrésistiblement, vers l’horizon vague.