— Toi aussi, tu es très beau.
Mannoubia jouait distraitement avec un éventail, en faisant sonner à peine ses bracelets à chaque mouvement, et les anneaux précieux de ses chevilles marquaient aussi d’un tintement léger l’étirement de son corps félin sur les laines douces. Elle n’avait pas la hardiesse des courtisanes de Tunis. Si Chedli, malgré lui, ne trouvait pas devant elle le ton qu’il eût pris avec une autre ; il y avait entre eux presque de la crainte : celle de se joindre et de lutter plus que pour le plaisir.
— Écoute, dit-elle, j’allais acheter des parfums, pour me distraire… mais, quand je t’ai vu, mon cœur t’a souhaité comme l’essence la plus précieuse… Pourquoi ne me dis-tu rien ? pourquoi veux-tu que j’aie honte de toi ?
— Mais qui es-tu, et d’où es-tu venue pour troubler mon repos triste ?
— Bône était notre ville, mais j’ai grandi à Constantine, chez celle-ci qui est ma tante, sœur de ma mère. Je suis venue parce que je m’ennuyais.
Chedli s’appuya d’un contact encore discret sur les genoux de Mannoubia, et, lui prêtant toute l’attirance de ses yeux, il murmura :
— Non, tu es venue comme la colombe vers le ramier…
Les chaînettes d’or tremblèrent sur les joues de la Mauresque.
La vieille avait disparu, et ils restaient là, dans le silence et l’ivresse de la nuit qui tombait, prolongeant indéfiniment l’agonie délicieuse de leur désir.
Maintenant, la tête lasse de la jeune femme et son beau cou tendu et toute la richesse de sa gorge émue cherchaient une force contre la poitrine oppressée de Chedli. Et il l’étreignit, peu à peu, jusqu’au rythme final du baiser promis dans les jardins éternels…