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Depuis ce jour, Si Chedli déserta souvent sa boutique et oublia d’ouvrir ses vieux livres. Il vivait en plein rêve.

Si Chedli avait vingt-cinq ans, et il avait usé de toutes les choses plaisantes, jusqu’à la satiété. Jamais il n’avait soupçonné que l’amour pût avoir assez de force pour changer tous les aspects de l’Univers.

La nature lui donnait une fête quand il prenait le chemin de Halfaouïne, à la nuit tombante. Le matin, pénétré d’une lassitude délicieuse, il lui semblait, en allant au bain, qu’un voile léger se déchirait et secouait sur la terre des pétales de jasmin… Même avant la prière, il respirait dans l’air l’odeur de son amour.

Chedli n’avait dit son secret à personne, pour en être mieux suffoqué — et, de le voir si pâle, quelques-uns pensaient qu’il devenait phtisique.

Mais le vieux et rigide Si Mustapha Essahéli s’était aperçu du changement prodigieux qui s’opérait en son fils et l’avait fait espionner adroitement. Bientôt le secret de la retraite de Mannoubia fut connu du vieillard…

Un soir, quand Si Chedli vint frapper à la porte, la vieille Tunisienne lui dit, tout éplorée :

— Ils l’ont prise, ta colombe !

— Que dis-tu ?

— Oui, Sidi ; aujourd’hui des hommes du Bey sont venus… ils l’ont prise, elle et la vieille Téboura, malgré ses appels vers toi et ses plaintes… ils l’ont conduite à la gare pour la faire partir en Algérie.