« L’aînée, à son tour, s’incline vers le pauvre petit « oiseau de passage », qui, Russe d’origine, disciple de Bakounine, avocate de l’Islam, relia d’un fil léger et puissant les souffrances du monde slave aux douleurs du monde musulman, la « Maison des Morts » à nos pénitenciers.

« Au jardin des pâles asphodèles, apparais, ombre menue dont j’ignorais le visage vivant, mais mon cœur te reconnaîtra, qui est plein de tristesse fraternelle et s’émeut de ta jeunesse fauchée… »

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Séverine a cru voir dans Isabelle Eberhardt un disciple de Bakounine. Ce point demanderait à être précisé. Sympathique aux révolutionnaires, il ne nous paraît pas que le sentiment des « hommes d’action » ait jamais été complètement le sien. Isabelle Eberhardt s’intéressait beaucoup plus aux mouvements de l’âme qu’aux bouleversements sociaux. Elle n’attendait que peu de beauté et de bonheur d’une société future où l’homme resterait le même. Elle entendait la liberté non par la révolte, mais par l’évasion. Elle ne songeait pas à s’insurger, elle partait. Son sentiment s’exprimait d’un mot qui faisait image : « la Route ! ».

« Tel est le sens de son roman Trimardeur. M. Félix Fénéon l’a fort bien jugé, en disant : « Ce livre est imprégné de nihilisme contemplatif. »

Isabelle Eberhardt est certainement l’écrivain moderne qui a le mieux dit l’inconsciente sagesse arabe et la « philosophie du nomade ». Le désert africain par ses plus beaux soirs fut comme l’illustration de sa pensée.

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Du temps qu’Isabelle Eberhardt habitait Ténès, elle y connut deux excellents écrivains algériens, M. Robert Arnaud, qui exerçait les fonctions d’administrateur-adjoint, et M. Vaissié (Raymond Marival), juge de paix, qui venait de faire paraître un beau roman colonial : le Cof.

Il nous paraît bon de joindre à ces notes leur témoignage éloquent et ému :

«  — Ce fut un dimanche, dit M. Robert Arnaud, que l’on vendit, sur une place de Ténès, le mobilier et les hardes de celle qui n’avait jamais rien voulu posséder, cette Isabelle Eberhardt dont la mort récente, à Aïn-Sefra, a été une des grandes douleurs de ma vie. Un torrent passa sur la ville ; il laissa derrière lui, pêle-mêle, avec l’écroulement des murs de toub et les débris des charpentes grossières en bois d’ârâr, le cadavre de l’écrivain le plus mâle et le plus sincère du bled algérien. Un an auparavant elle habitait encore Ténès, où son mari, ancien maréchal des logis de spahis, puis de hussards, était khodja de la commune mixte. Là, je la voyais quasi chaque jour, elle portait avec élégance l’ample costume du cavalier arabe qui seyait à sa haute taille ; mais, sous le turban ceint de cordes, le visage, très doux, était d’un adolescent et le sourire était d’un gosse. Elle entrait dans mon bureau, s’asseyait, jambes croisées, sur une natte, observait le va-et-vient des fellah et des bergers qui me contaient leurs misères, écoutait l’interminable histoire de leurs démêlés avec l’administration, avec les caïds, avec les colons, avec les malfaiteurs ; elle notait un geste, une attitude, une flexion de voix ; puis, au café maure où elle allait passer de longues heures, elle conversait avec les meskines, les confessait, recueillait le récit des drames de la montagne, s’attendrissait sur les dénis de justice, réconfortait les malheureux, partageait avec eux son morceau de pain, soignait les blessés et les malades. Son désintéressement fut toujours absolu : cette jeune Russe, née et élevée parmi les nihilistes réfugiés à Genève, avait en elle du sang d’apôtre ; elle considérait la France, sa patrie adoptive, comme la grande idée révolutionnaire du monde, et lorsqu’elle parlait d’elle aux indigènes, c’était pour la leur faire aimer et respecter.