« Sa qualité de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que nous l’âme du paysan berbère ; on la saluait, tel un marabout vénéré, lorsqu’à cheval elle traversait un douar ; nul n’ignorait son sexe, mais si belle est la délicatesse innée en le montagnard le plus farouche, que jamais, dans les assemblées ou dans les fêtes auxquelles elle se rendait, nul ne fit allusion à son déguisement ; on s’abstenait seulement de prononcer devant elle des paroles familières mais obscènes.

« Son existence fut une épopée ; un jour elle prie avec les frères de l’ordre des Kadriya, à El-Oued, le lendemain elle chasse la gazelle dans les dunes, un autre jour un fou fanatique tente de l’assassiner, et lui entaille le crâne et les épaules à coups de sabre. Tantôt elle s’attarde à muser avec les étudiants dans quelque zaouïya ou chez son amie Lalla Zineb, la maraboute de Bou-Saâda, tantôt elle se donne entière au bled, le parcourt au hasard, couche au besoin à la belle étoile, se nourrit de galette d’orge et de berboucha. On l’aperçoit dans le Tell, mais elle n’y séjourne guère, happée par l’attrait des plaines immenses de l’Extrême-Sud. Elle disparaît soudain, on la retrouve docker à Marseille, ou étudiante en médecine à Genève, ou reporter ailleurs. Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée d’espèce quelconque ! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir ; l’âme cosaque qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux ; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance dans la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.

« D’ailleurs elle adorait son mari, Si Ehnni, se dévoua pour le sauver, lors de l’inondation qui la noya. Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant. « Je renoncerais à mes voyages ; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais… je ne voudrais pas être mère ! »

« Son œuvre, uniquement consacrée à l’Afrique du Nord, est éparpillée dans des journaux et des revues ; au seul Akhbar, fondé par son ami Victor Barrucand, elle collabora avec assiduité ; ce fut là qu’elle publia son unique roman, Trimardeur, demeuré inachevé et dont on a récemment découvert la fin dans les boues de sa maison d’Aïn-Sefra ; ce fut là que parurent ses Impressions du Sud-Oranais, si belles de lumière et de grouillements humains ; elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.

« Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse : c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se mue en lilas toujours plus clair traversé par intervalles d’avalanches de poussières écarlates et de rayons vert-de-grisés ; et le soleil disparu derrière le mamelonnement voluptueux des sables, c’est encore une dernière éruption de bolides enflammés qui zèbrent le ciel déjà alangui par la tiédeur lunaire ; une nappe de sang s’écoule pesamment le long des dunes les plus hautes ; une énorme boucherie ruisselle de tous les côtés, comme si l’on sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour. Et, au loin, sur le haut lieu où repose le marabout protecteur de la région, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience confuse du fellah s’épand dans l’agonie de la lumière et discerne obscurément que sa misère et sa douleur sont une parcelle infime de la beauté du monde. Et comme il sait que le Rétributeur le sait, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des Naïlet. Parmi tels paysages se complaisait Isabelle Eberhardt ; sa grande originalité fut de les peupler de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu et révélés dans leur pensée, dans leurs mœurs, dans leurs vices.

« Leur psychologie est compliquée ; ils sont loin, ainsi que les décrivent les écrivassiers plus ou moins orientalistes, d’être tout d’une pièce ; ils mangent avec leurs doigts, c’est vrai, mais avec politesse et toujours en cérémonie ; ils ont un tact et une science des nuances que nous n’avons jamais possédée ; ils vont jusqu’au bout de leurs passions, en souffrent et en meurent parfois, mais mieux que nous ; ils mentent comme Odysseus mentait, parce qu’un homme doit avoir deux qualités : être brave et savoir dissimuler sa pensée ; mais ils ne se fâchent pas d’être devinés. Aussi un Européen n’est-il jamais apte à comprendre un nomade ; dans le désert tout étranger est, à priori, un ennemi et est traité comme tel ; on ne peut y pénétrer en sûreté que si l’on est soi-même un nomade ; et il faut avoir longtemps habité sous la tente pour arriver à ces constatations.

« Comme elle connaissait à fond les gens du bled, Isabelle a pu écrire quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage ; dans un style net, incisif, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs et leurs peines, et atteignait sans efforts à de puissants effets dramatiques. Le gourbi obscur et enfumé où, devant les métiers à tisser, bavardent les épouses aux joues tatouées, tandis que braille un marmot suspendu au cou de sa mère, et que la vieille surveille, dans un coin la marmite où mijote la cheurba, — le champ mal labouré dont la récolte est à la merci du siroco ou de la gelée, — le champ où s’éparpillent les figuiers et les pieds de sorgho, — les troupeaux égaillés dans le lit des oueds, — les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses, les jeunes gens séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville voisine, — la famille disloquée par le voisinage des colons, — l’invasion de l’alcoolisme dans les tribus : voilà les thèmes favoris sur lesquels brode la merveilleuse fantaisie d’Isabelle Eberhardt. Elle a pitié, elle aime et elle partage. Elle donne sans compter, aux misérables, son temps et ses maigres ressources ; une fois, elle recueillit chez elle un vieil infirme abandonné par ses parents et ses amis, et qu’elle avait découvert, à demi mort de faim et de soif, dans un gourbi ; elle le nourrit, le pansa, s’entremit pour lui faire obtenir de ses parents une pension alimentaire, fut pour lui plus amie que protectrice ; quand il fut sauvé, elle ne s’occupa plus de lui, car elle savait que la reconnaissance est une vertu antisociale.

« Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral, revenant de visiter notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable ferme-modèle qu’il a créée à Tarzout ; le sentier suivait des falaises toisonnées de broussailles épaisses, la mer se brisait à cinquante mètres au-dessous de nous, sur des roches rougeâtres, qui s’auréolaient d’écumes frémissantes ; les arêtes rousses des caps échelonnés devant nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et imprécises : la région était déserte, le calme puissant des végétaux berçait le pas de nos chevaux ; je remarquai la tristesse soudaine d’Isabelle Eberhardt : « Oh ! murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans ce pays. Il y a trop d’arbres ! » Elle était née pour la dune et pour l’espace, et souhaitait de sourire au grand soleil, à son dernier soupir…

«  — Un ciel gris passait sur la ville, ce matin-là, et semblait pleurer des larmes de suie ; le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de l’indifférence cupide des acheteurs, à la vente des effets et des meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des légendes. Et il me plut d’acquérir l’encrier, encore à moitié plein, de l’écrivain parti sans avoir encore dit toute sa pensée. Et je pleurerai toujours l’amie douce… »

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