En parlant d’Isabelle Eberhardt, M. Raymond Marival écrit dans une note émue :

«  — Je me souviens de notre première rencontre.

« Elle eut lieu dans un site charmant, sous des pins où bruissait le vent léger.

« Isabelle arriva la dernière au rendez-vous. A travers le réseau du feuillage, j’aperçus sa jument blanche qui se cabrait. Puis une voix monta dans le soir tranquille :

« Ziza ! (chérie) ».

« Le soleil au déclin déployait son éventail pourpre au-dessus des flots. La Méditerranée s’apaisait. Les vagues, près du cap doré, se faisaient calmes. L’une après l’autre, toutes s’approchaient avec des révérences de marquises.

« Si Ehnni nous présenta. Isabelle me tendit sa main fluette. Puis un silence pesa. Elle se tourna vers la mer et contempla la première étoile qui apparaissait à l’Orient.

« La nuit était venue. On alluma des torches et, couchés en rond sur la plage, nous savourâmes le couscous qu’elle avait roulé de ses mains. Le cœur d’Isabelle était toujours prêt à se répandre. Quelques mots échangés, plusieurs idées communes nous rapprochèrent vite. Je lui exprimai tout de suite ma pitié des humbles et des fellahs ; elle me sourit comme à un vieil ami, et dès ce moment je vis son âme limpide transparaître au fond de ses yeux.

« Des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu’une seule. Elle remonte à quinze mois à peine. Ce fut l’une des dernières.

« Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde. Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. A chaque coup qui la blessait, elle levait plus haut le front, secouant les pans de son burnous, et c’était tout.