« Derrière la maison que j’habitais à cette époque, s’ouvrait un jardin clos d’une palissade ; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables.
« Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit ; des noctuelles voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Isabelle pleurait.
« Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud ! »
« Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance sereine qu’elle opposait à ses disgrâces.
« O Isabelle ! petite sœur que nous pleurons, vous voilà maintenant disparue. D’autres célébreront votre talent d’écrivain. J’ai voulu pour ma part évoquer pieusement deux instants de votre vie et, au bouquet offert à votre mémoire, joindre ces deux fleurettes bleues en témoignage d’amical et fraternel souvenir. »
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Quelques jours avant la catastrophe d’Aïn-Sefra, Isabelle Eberhardt nous annonçait l’envoi d’un manuscrit d’impressions du Sud-Oranais, nous priait de le revoir et d’en écrire la préface, où sa vie et ses idées seraient expliquées. Ce livre, dans son intention, devait être dédié au général Lyautey, qui avait favorisé ses observations.
Le manuscrit ne nous fut pas expédié à temps et disparut dans la catastrophe. Des fouilles furent faites, au lendemain de l’inondation qui avait détruit une grande partie du village, dans les décombres de la petite maison habitée par Isabelle Eberhardt, pour y retrouver son corps, car on était resté pendant deux jours incertain de sa mort et elle avait été tout d’abord portée comme disparue. Au pied de l’escalier, sous un pan de mur écroulé, on retrouva sa dépouille mortelle et non loin de là un manuscrit de son roman Trimardeur.
C’était la première ébauche d’une œuvre dont la publication avait été commencée dans l’Akhbar, le 9 août 1903, poursuivie jusqu’au 1er novembre, reprise le janvier 1904 et menée jusqu’au 10 juillet.
Cette ébauche n’était point conforme à la version en cours de publication. Elle nous permit cependant, avec quelques additions et retouches, de terminer le roman. On retrouvera la fin de ce Trimardeur, portant sur des chapitres algériens, en quatre numéros de l’Akhbar, du 13 novembre au 4 décembre 1904, avec un portrait de l’auteur fait à Beni-Ounif de Figuig, quelques mois auparavant.