Le petit tirailleur pleure.
— Tiens, Abdelkader, dit-il, tu vois ces tourterelles en cage ? Eh bien, c’est pour elles que je pleure, parce qu’elles m’ont rappelé la maison de mon père, à Frenda. Nous avions aussi des tourterelles captives… Voilà, je pleure, parce que je ne les reverrai plus. Les vieux sont morts, et les tourterelles ont dû mourir…
La scène change :
Dans une rue déserte qui s’ouvre sur les petites dunes de Tiout, les tirailleurs s’en vont par bandes, sous l’haleine chaude du siroco.
Depuis des mois et des mois, leurs mains rudes se sont crispées, aux nuits mauvaises, sur les couchettes solitaires. La terrible angoisse du rut inassouvi les jetait, par les deux ruelles mortes de Djenan-ed-Dar, à l’impossible recherche d’une femme à étreindre.
Beaucoup sont tombés aux amours lamentables des casernes, des prisons et des bagnes.
Maintenant ils s’en vont assouvir l’instinct tyrannique de la vie qui veut se perpétuer — ils s’en vont vers le bouge triste que fouette le vent du désert…
Huit heures. Des tirailleurs qui n’ont pu entrer, faute de place, stationnent devant la maison publique. Ils crient et cognent à coups de poings et de pieds dans la porte, qui craque sous leur formidable poussée.
Enfin, un bruit de godillots pesants retentit à l’intérieur.
Une clameur de joie sauvage monte du groupe. J’y revois mon petit soldat, celui-là même qui, l’après-midi, pleurait sur les tourterelles en cage.