Ceci est l’histoire de Gaston C…, qui occupe aujourd’hui une haute position officielle. Je la raconte de son aveu.

Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment malheureux, et c’est en pleurant abondamment qu’il s’endormait chaque soir. Il était orphelin, sa mère étant morte en le mettant au monde. Son père ne s’occupait point de lui. Cependant il se consumait dans la pensée de revoir ce père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.

A l’infirmerie, quelle consolation ! il rencontre les sœurs de charité. Le voilà qui se met à les aimer, et comme c’était le plus charmant enfant du monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont trouvé moyen de le garder un mois de trop.

Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il a dû quitter cette délicate famille d’adoption, j’y renonce. Les sœurs de charité, ces déshéritées de la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le laissant partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de leur vie manquée, de leur destinée sociale désertée. Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle l’avait mis au monde ; et lui, il avait retrouvé ce qu’il faut à l’enfant le plus longtemps possible, entendez-vous, lecteur, LA MÈRE.

En descendant de l’infirmerie, Gaston C… retrouve ses camarades. Il mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, il s’échappait, affrontait les retenues pour rentrer dans l’étude ; là, il ouvrait un petit manuel qui venait de la sœur Colombe, et il lisait avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection du bon Dieu.

Un jour, comme la porte de son étude était fermée, après quelques démarches inutiles, il prit le parti d’aller s’enfermer dans une étude voisine ; il y surprit deux de ses camarades dans une posture et une occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait pas fréquenté ses camarades, qui le haïssaient. Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le voilà qui glose.

Les écoliers le traitent de sot, de cafard. Il se bat avec l’un d’eux et le jette par terre, ce qui lui attire immédiatement quelque considération des autres.

Mais une image et des idées étranges avaient fait irruption dans ce jeune cerveau. Il s’inquiète, cherche à savoir, interroge : les fanfarons de vice l’initient avec joie.

Que fait Gaston ? Il prend des notes sur tout ce qu’il entend ; il copie des chansons obscènes, il fait une relation des amours d’un pion, fable de collége, et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé est l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un enfant de dix ans, qui exécrait le collége et ne songeait qu’à retrouver le foyer paternel perdu.