Les documents sont adressés au père. Celui-ci s’en va naïvement trouver M. le proviseur, et lui détaille la chose. Surprise, indignation, promesse d’enquête : les maîtres-d’études sont convoqués, on appelle plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, et le malheureux Gaston, traité de calomniateur, est condamné à demeurer au collége pendant les grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le chasser ; c’est sur les instances du père que la punition a été commuée.

— « Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai la stupéfaction où m’a plongé cette première perspective ouverte sur la malignité et l’hypocrisie humaines. J’en faillis devenir fou. Je m’interrogeais moi-même anxieusement, et me prenais à douter de mon innocence. J’ai avalé des couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. J’ai voulu me sauver, et me suis vu rattraper par un garçon. Cette aventure m’a vieilli de plusieurs années. »


Allez dans une cour de récréation. Des enfants de douze à quinze ans se promènent gravement ; en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil chauffe ; en été, ils s’asseyent ou même se couchent sur leur tunique. Ils sont réunis par groupes de cinq ou six individus, car je ne parle pas des couples, — ou accouplements. Quelle est la conversation de ces bambins ?

L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il n’est pas d’équivoque qui les fasse rougir. Ils ne savent rire que lorsque quelque grosse saleté chatouille leur imagination déjà blasée. Point de débauche secrète qu’ils ne connaissent ; point de raffinements qui leur soient étrangers : leur curiosité a pénétré dans les auteurs anciens pour y apprendre les pratiques de la pédérastie et de la tribadie. Les chansons, les gravures, les photographies obscènes passent de mains en mains. Chaque génération d’écoliers communique à la suivante ses traditions et ses turpitudes. Il est telle platitude rimée comme l’Examen de Flora, telles comédies infâmes comme le Théâtre Gaillard, dont il circule des copies manuscrites dans tous les colléges de France. Car il y a là réellement une littérature pornocratique, apportée en partie par les pions, qui ne sort point des murs du collége. Et j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement donné le titre et la date de publication aux premiers éditeurs de Paris.


Je veux traiter en passant cette question des lectures pernicieuses.

Qu’est-ce qu’un livre moral ? Que faut-il permettre ou interdire aux enfants, aux jeunes gens ?

Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du crime est un auteur immoral. — Soit. L’enfant ne lira point Mademoiselle de Maupin ni Justine.

Mais que dites-vous de ces livres moraux, c’est-à-dire qui ont pour but de démontrer la laideur du vice et l’excellence de la vertu : Don Quichotte, les comédies de Molière, Gil Blas, Clarisse Harlowe, Paul et Virginie ?