Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé de quatorze ans ?

En principe, je réponds : Oui.

Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures lestes ou brillantes. Mais je suppose que l’enfant qui lit cela ne cherche point le mal. Je l’imagine, — à quatorze ans, — instruit, d’une manière à la fois discrète et scientifique, par son père lui-même, de ce que sont les relations sexuelles et l’acte de la génération. Son imagination n’est point sensible, parce que sa raison est émue. Il étudie en lisant, et c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. Aussi les secrets de la nature ne l’étonnent-ils point, et de la connaissance des passions humaines il ne recueille que l’ambition du bien.

Je le sais : ce jeune homme n’existe point. Dans notre société où, à défaut de la foi, le préjugé religieux est demeuré, il règne une fausse pudeur qui prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à tant de retenue succèdent les plaisanteries indécentes et les parodies ignobles. Mais il est convenu dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses et, plutôt que d’instruire lui-même ses enfants quand l’âge de la puberté est venu, le père de famille préfère les abandonner aux mauvaises connaissances, aux mauvais livres et aux mauvaises habitudes.

J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient fermer les yeux sur la conduite de leurs fils : ils ne les ouvraient que quand la maladie enlevait ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.

S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je reconnais que tous ces livres sont dangereux. Mais je vais plus loin, et je retire de ses mains Boileau, Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité plus ou moins directement des plaisirs sensuels. Ils les ont flétris, sans doute, mais dans une ligne que le collégien ne lit pas.

Car dans ses livres classiques, et jusque dans le Manuel de la confession, il cherche et trouve un aliment à la surexcitation constante de son imagination. Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi que par des impressions lascives ; il s’épuise dans la méditation du plaisir, s’use et se détraque par l’abus de la sensation.

Les allusions les plus légères lui suffisent, le cynisme le plus grossier ne le révolte pas. On a souvent dit que le nu n’avait point d’action sur les sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du décolleté. Cette observation n’est pas applicable à l’écolier. Son goût est dépravé, et les ordures de Rabelais ne sont pas une épice trop forte pour ce palais échauffé.

Je me résume. Laissez à votre collégien tous les livres qu’il vous plaira, ou bien faites-lui sa part : le résultat sera à peu près le même. Les livres, quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque les emploie comme moyen d’excitation, ne doutez point qu’à leur défaut il ne trouve d’autres instruments. Et les conversations honteuses que tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par les livres qu’ils lisent, car ils ont eu l’expérience de la débauche avant de connaître aucun écrit sur la matière.

Un romancier raconte l’histoire d’une femme séduite au moyen d’un livre du marquis de Sade. La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, un livre infâme ne produit qu’une seule impression : l’horreur.