Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse des mauvaises lectures.
Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils Gil Blas ou Clarisse Harlowe. Si les passages vifs provoquent ce « ris d’après nature » dont parle l’auteur des Plaideurs, eh bien ! je vous en félicite : c’est que le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous devez écarter avant tout, c’est le mystère. N’interdisez rien à ce jeune homme ; s’il veut lire M. de Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. Qu’il connaisse lui-même et apprécie le mal ; ainsi seulement le mal n’aura point d’attraits pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite, il usera avec modération des fruits nombreux, tous permis également, du paradis.
« Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à faire que les bonnes. » Pères de famille, c’est là un mot de Montaigne que vous devez avoir toujours en la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et c’est de l’asservissement que naissent tous les vices. Le fait seul de l’internement d’un être qui pense est le commencement de la dégradation morale qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, elles sont impossibles où l’indépendance n’existe pas.
Les hommes qui recueillent un enfant et règlent sa vie, non pas au gré de la nature, mais à leur fantaisie propre, devraient s’engager à le rendre à ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette geôle de bien et de mal, ils devraient au moins le garantir contre la peste, et, s’ils ne développent point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices. Voilà le traité à forfait que les parents devraient exiger avant d’abandonner leurs enfants à des étrangers. Ils ne le font point ; leur prudence ne va pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une avec l’autre, et ne songent point à demander à leurs fils comment ils vivent !
J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents de ces choses. Je les exhortais à mettre leurs fils au collége en qualité d’externes. Je dépeignais les mœurs de l’internat : je racontais les scènes abominables qui se passent tous les jours dans certaines pensions de province, où la poignée de main même devient un attouchement, et je suppliais ces pères d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns alors rappelaient leurs propres souvenirs. L’un d’eux me faisait ces objections :
— « La corruption que vous dépeignez n’est que superficielle : le terme même auquel vous avez fait plusieurs fois allusion, et que vous traduisez par complice, est pris dans l’acception la plus méprisante, et constitue dans ce monde-là l’injure la plus intolérable. On ne peut pas empêcher ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations glorieuses qui sont sorties des colléges de l’État. »
— Sans doute, répondais-je, le mot l… est ignominieux : mais les mots c…, p…, qu’emploie Molière ne sont-ils pas également injurieux, et de cette observation peut-on conclure que la prostitution est quelque chose de rare et d’exceptionnel ?
Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, dites-vous ; — et celui de Tibère, et celui de Léon X. Cette graine-là lève sur tous les terrains et dans tous les temps. Ce n’est point des exceptions que je m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh bien, la lèpre sévit sur cette multitude. Certaines natures d’élite guérissent, et conservent à peine plus tard la trace du mal ; d’autres, en plus petit nombre encore, sont absolument réfractaires, mais ce sont là précisément des exceptions.