Dans certaines maisons, il n’y a pas un seul, entendez-vous bien, un seul enfant qui échappe à la contagion. Et allez voir vous-même ce qui se passe dans le premier lycée de France : vivez quelque temps de la vie de pion, et vous vous convaincrez que le fléau est aussi général, si ses ravages sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air dans la capitale : la vie est plus propre, plus confortable, les dérivatifs extérieurs sont nombreux, mais c’est toujours la prison, toujours l’absence de famille, et par conséquent la démoralisation.

Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir été élevé par son père lui-même :

« Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher d’être convoiteux, avare, débauché ; si ma pureté, mon intégrité me rendent cher à mes amis, c’est grâce à mon père… Mon père lui-même, gardien à l’œil sévère, me suivait chez tous mes maîtres : que vous dirai-je ? mon innocence, cette fleur de la vertu, fut préservée non-seulement de toute action, mais encore de tout soupçon honteux. » (L. I, Sat. VI.)

Cette surveillance exercée sur les précepteurs eux-mêmes, est aujourd’hui impraticable aux pères de famille. Les Romains envoyaient leurs fils suivre des cours publics, et les pouvaient accompagner. Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer paternel chez des mercenaires, de les enfermer pêle-mêle par centaines dans un même édifice durant les dix plus belles et plus précieuses années de leur vie.

J’ai dit quels développements effrayants prenait le mal à l’époque de la puberté. L’enfant qui s’est adonné aux pratiques de l’onanisme durant cette période, trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait à remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers besoins de l’amour qui se font sentir modifient les habitudes vicieuses, et, sans les extirper, les règlent et les gouvernent d’une singulière façon. La flétrissure de la chair gagne alors l’intelligence, et l’on voit naître ces amours monstrueux et cependant sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés. Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement curieux, et qu’il est étonnant qu’on n’ait point abordé. Les instincts naturels sont faussés, se déforment, et l’esprit et le cœur deviennent le siége de passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, les goûts honteux et les aspirations idéales se confondent et se combinent étrangement.

Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et corrupteur. Une sorte de promiscuité régnait dans ce petit peuple d’enfants sans famille : eh bien, à cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, des accouplements par consentement mutuel. Des unions libres s’effectuent entre ces jeunes gens, sevrés à la fois des affections de la famille et des satisfactions sexuelles : le vice devient rangé et entre en ménage.


Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique ; je pourrais nommer le collége. Les acteurs sont encore vivants, et plusieurs savent que j’écris ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement exact. Je parlerai de visu, de auditis, de scriptis.

Avant de commencer, quelques mots sur le travail des classes et des études seront utiles.