On a dit maintes fois que le collége était la société en raccourci ; ce mot n’est qu’à demi vrai. Le collége ne reproduit guère que ce qu’il y a de pire dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, comme dans le monde, la vertu est estimée d’une manière toute platonique, c’est-à-dire isolée et abandonnée à elle-même, tandis que le vice est recherché, choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction collective, pour l’émulation qu’il est censé développer entre les condisciples. Cette émulation, dans les hautes classes, si l’on excepte les dix premiers, est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les jeunes gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation du vice : Celle-là est réelle, publique.

Il faut l’avouer, d’ailleurs : les mauvaises habitudes sont générales à tous, mais l’abêtissement est encore plus rapide chez les jeunes gens qui dissimulent et s’isolent, que chez ceux qui affichent, étalent leur corruption et s’attachent hautement un ou plusieurs complices. L’onanisme, chez les premiers, développe le plus bas égoïsme ; chez les seconds, il se mêle parfois à une affection très sincère et très vive. Alors il effémine l’individu, sans tarir dans son cœur la source de la tendresse et des sentiments humains.

Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société factice que crée l’internat, je ne puis mieux faire que de lui mettre les faits eux-mêmes devant les yeux.


Nous sommes en été : par une grande chaleur, les plus intrépides joueurs (ils sont rares) ont renoncé à se fatiguer. Tuniques et gilets sont accrochés aux murs, et la partie de la cour qui se trouve à l’ombre est peuplée de groupes qui vont et reviennent dans le même cercle.

Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu ; sur le tapis, quelques flacons contenant des liqueurs tolérées, un gâteau breton, une bonbonnière, un ou deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis, adossés à l’arbre ; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, et les doigts chargés de bagues ; l’autre, plus jeune, a les yeux vifs et la physionomie expressive d’un enfant du Midi.

Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, les épaules et les reins déprimés, la face pâle ; les yeux sont cerclés de noir. Des cheveux d’un blond cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup il se lève, court fort agilement, les coudes en arrière comme une fille ; il accoste un camarade, lui jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même prestesse prendre sa place entre ses deux amis.

Je dis amis, vous avez lu amants.

De quoi causent-ils ? Pour plaire à l’objet aimé, ils parlent toilette, soirées, grand monde, étiquette. Deux jeunes gens passent devant la cour et jettent un regard d’intelligence au blondin ; d’autres s’approchent et observent.

Mais que s’est-il passé ? Mignon (c’est un surnom) saisit par les cheveux son adorateur de droite en faisant entendre un rire de tête aigu : l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, laisse voir un petit carré de papier dont Mignon s’empare avidement. Le billet, déplié et lu, est passé à l’amant de gauche qui sourit : ce sont des vers « A Mignon ».