Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à Mignon reparaît : c’est un… complaisant en retraite, que nous appellerons Albert ; il est très maigre et porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse le poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras qu’Albert lui offre, il s’en va trottant lestement sur la pointe des pieds. Son compagnon lui verse dans le creux de l’oreille des révélations qui provoquent des éclats de rire perçants.
Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à jouer des hanches, à lancer des œillades comme une femme en quête d’un dîner ? Il faut bien reconnaître que la nature l’a doué étrangement. Ses membres sont menus et déliés comme ceux d’une fillette de seize ans : la blancheur de son teint est incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de leurs boucles blondes un ovale fin et délicat. Les jambes et les bras sont peut-être d’une longueur mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, car c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus de carrure nuirait au rôle féminin que ce garçonnet joue avec un naturel réellement extraordinaire.
Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument amoureux de lui. Nous venons de voir les deux plus malades.
Appelons l’un Richard et l’autre Horace.
Richard a près de dix-huit ans : ce n’est point un vétéran sur les bancs du collége, car il est demeuré dans sa famille jusqu’à seize ans passés. Un beau jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse et de l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de le mettre en pension. Là, Richard s’est trouvé d’abord isolé ; c’est un enfant délicatement élevé, qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison les mille et une douceurs de la vie de famille. Il y réussit mal, et ses gâteaux, ses livres, ses bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus d’un camarade. En revanche, ce sont là les charmes auxquels il doit les premiers sourires de Mignon. Il est difficile d’exprimer la force, l’intensité de son amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la femme est oubliée ; l’image coquette et vicieuse de l’adolescent l’a chassée de cet esprit artistique et déjà légèrement blasé.
Horace, au contraire de Richard, est grand, fort : il a la manie de la lecture et possède des cahiers couverts de prose et de poésie pillée çà et là. Doué d’une mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres à Mignon et sur Mignon, ce qu’il compose de vers sur sa passion sans espoir est incalculable. Il passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la tête entre les mains, et à noircir le papier de déclamations amoureuses. Sensuel et point novice, il a le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec tant de feu et fait tant de gestes, que ses camarades le déclarent positivement fou. D’ailleurs, son passé compte de nombreux amours semblables à celui qui le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, et il rêve de prendre, sur une beauté plus facile, sa revanche des mépris du blondin.
Disons comment il a noué connaissance avec celui-ci.
Pendant une récréation, Horace était couché sur un banc, les mains derrière la tête ; autour de lui quatre ou cinq amis. Il exaltait la grâce d’un nouveau venu, lequel jouait à une certaine distance. Attentif à ses moindres mouvements, il soupirait je ne sais quelle romance d’amour et de désespoir. X… fatigué de l’entendre :