Mignon avait d’autres prétendants que Richard et Horace. Il en comptait dans toutes les classes, même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. Le reste suivait avec curiosité les vicissitudes de sa vie galante ; c’était le vulgaire qui regarde de loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.
Quant aux complices, ils étaient quatre ou cinq. Ce n’étaient point, à proprement parler, des amants ; c’étaient des complaisants que l’âge avait mis hors service, et dont l’intimité n’était pas compromettante comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient eu les faveurs de Mignon à titre d’anciens mignons, et les services étaient réciproques. L’un d’eux, que nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure ; était devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait rigueur à ses amants, affectionnait sa société : c’était un repoussoir.
Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port étaient indécis. Il grandissait, et ses traits s’accentuaient trop rapidement par rapport au développement tardif du buste : la tête, sur ce corps grêle, semblait énorme. Albert était le confident le plus intime de Mignon : il n’était point d’ordures que celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert était discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui se passait entre eux était sans conséquence. Aux yeux des soupirants, c’étaient deux femmes, l’une jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques vicieuses et volaient l’amour.
Quant aux autres complices, on les connaissait mal. Voici dans quelles circonstances l’un d’eux a été découvert. Je raconte cet incident, parce qu’il a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier amant.
Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence qu’en réalité, car il souffrait d’une maladie de foie. Il contenait son amour, n’en parlait point. Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point que ses amis, qui avaient aisément pénétré son secret, lui demandassent en riant s’il était « heureux ». Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel il donnait le bras gauche, comme cela se fait. C’était un jeudi, et une partie des élèves était en promenade : Léopold et Mignon se promenaient sous un préau ; celui-ci sautillait par instants et se pendait au bras de Léopold, par une de ces manœuvres coquettes qu’il employait avec ses amants lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans l’ivresse. C’était la première fois qu’il causait si longtemps avec lui : il entretenait de son mieux une conversation fastidieuse, et s’efforçait d’inventer quelque conte scabreux capable de chatouiller l’esprit vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré à ses amants lorsqu’ils le mettaient au courant de quelque sale affaire, et révélaient les faiblesses d’un camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de lui plaire.
A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, les deux jeunes gens, qui se parlaient bas, en venaient peu à peu aux attouchements…
Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement Léopold. Celui-ci, effroyablement pâle, gagne un banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne s’assied. Plusieurs élèves s’approchent de lui : le cercle se forme, la foule s’accroît. Léopold était évanoui : un maître, étudiant en médecine, le fit revenir à lui et le conduisit à l’infirmerie.
Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le parquet du dortoir craquer faiblement ; une ombre passe devant son lit : il se lève sans bruit, s’assied dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au bout de quelques minutes, il entend ces mots prononcés à voix basse :
— « A quel numéro es-tu ?
— « Au numéro 12. »