Il reconnaît la première voix : c’était celle d’Albert, le complice favori de Mignon ; la seconde voix était celle de Mignon lui-même. Ces deux jeunes gens, ne couchant point dans le même dortoir, trouvaient le moyen de se faire passer pour malades, afin de dormir de temps en temps dans le même lit.

D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea à en tirer parti. Il suffit de dire qu’il eut son tour.


Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un médecin de sa famille qu’il préférait le plaisir solitaire au coonanisme. Sa démarche, certains jours, ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son vice pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence s’accordait chez lui avec la vanité et l’égoïsme monstrueux qui formaient le fond de son caractère.

Le matin, quand, à la première récréation, il disait bonjour à ses amoureux, l’un d’eux le regardait fixement et lui disait en souriant :

— Eh ! eh ! il a plu cette nuit ?

Ce mot avait été prononcé pour la première fois par Mignon lui-même. Il avait posé la question un peu trop haut à Z… On l’avait entendue et répétée. Quant à Z…, il nous intéresse peu : ç’avait été un joli garçon ; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste pour s’être livré à tous les raffinements du vice sans paraître en souffrir. Comme il ne lui restait plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des gens plus affamés que difficiles. Aussi ses camarades l’appelaient-ils refugium peccatorum.


Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux aspects de la prostitution au collége. Je vous ai présenté quelques-uns des personnages de ce monde gangrené. Des vauriens ! dites-vous. — Ce ne sont pas toujours les pires de nos collégiens.

Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant — vous savez le mot de Lafontaine — l’enfant est malfaisant ; l’adolescent ne l’est point. J’ai eu occasion d’observer fréquemment l’alliance, chez les jeunes gens de cet âge, des habitudes les plus déplorables et des sentiments les plus délicats. Sachez bien que le sot très souvent manque de cœur et qu’il n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les meilleurs que le vice fait ses plus effrayants ravages. Ceux-là sont cités pour les scandales de leur existence collégienne ; ils ne cachent point leurs goûts. Malheureusement, il arrive qu’au bout de peu de temps les facultés les plus nobles disparaissent ; le système nerveux surmené, l’intelligence s’obscurcit, et la patrie française compte un homme de moins.