Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les esprits médiocres, les tempéraments froids parviennent à triompher du vice, mais ils n’en ont pas moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate des sentiments généreux de la jeunesse allait s’épanouir. Ce mot qu’on répète à satiété : Il n’y a plus d’enfants, ce mot est terrible, et l’on ne comprend pas assez quelle condamnation il contient. « Ce qui n’a pas été un enfant ne sera point un homme. » La dépravation précoce a stérilisé le cœur : quelle résolution héroïque y germera jamais ?
L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point traités aujourd’hui d’enfantillages ? Les eunuques ont pris le parti de parodier les sentiments auxquels ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague informe, le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille gaîté gauloise, ne proviennent que de ceci : le dessèchement du cœur par le vice, l’anéantissement dans l’enfant de la vertu virile.
Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque position brillante dans la diplomatie. C’est une nullité de plus dans les rouages de la haute administration. Homme sans passion, sans moralité, il s’est trouvé en Suisse quand la guerre a éclaté, et n’a saisi le temps de revenir qu’une fois les dernières flammes de la Commune éteintes. L’esprit, le cœur sont émasculés ; il est vrai que celui-là était prédestiné.
Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent : il n’a besoin que d’être dirigé. Richard est un garçon capable de résolution ; la vie de collége l’a énervé.
Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. Ne lui donnez aucun maître, j’y consens. Mais qu’il aille et vienne ; qu’il voie le monde, serait-ce le monde des salons parisiens.
Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, plus acquis qu’en dix années de collége : le sportsman précoce, le boulevardier blasé gâtent moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de courses, de parties, de voyages et de plaisirs. A faire la vie, ils apprennent davantage, et leurs vices au moins ne sont pas des vices contre nature.
Votre illusion est de croire que votre fils travaille : ce qui travaille en lui, c’est l’imagination, ce sont les sens irrités par l’oisiveté des longues heures d’étude et par les méditations érotiques.
La masturbation, une fois devenue habitude, produit en peu de temps l’imbécillité. J’ai connu des enfants parfaitement doués qui, au bout de deux ans, sont devenus de véritables crétins. L’un d’eux, porteur d’une fort jolie physionomie, et, ce qui vaut mieux, capable des plus sincères affections, s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières poignées de main qu’il a reçues, le jour même de son arrivée, contenaient une invitation obscène. Le goût des plaisirs sensuels devenait rapidement pour lui une nécessité. En peu de temps son intelligence s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait souvent le plus sincère désir de se corriger : mais le tempérament et l’habitude triomphaient. Son caractère, sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne parvenait pas à occuper dans sa classe le rang qu’il méritait : certainement aucun de ses condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui ; eh bien, les résultats étaient à peu près nuls ; le malheureux enfant avait épuisé les ressources qu’il tenait de la nature ; le vice avait détruit les ressorts de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses mains, il étudiait patiemment : l’esprit était devenu rebelle aux impressions ; l’abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette cervelle excellemment organisée[3].