[3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application. Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme étant sans remède.

Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.

Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses : en voici une.


C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce garçon se battre en jouant avec ses camarades : au bout d’une minute, il était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières : on faisait cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille. De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas particulier, pouvait extirper radicalement le vice : aucun médecin n’a osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté.


Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus, étaient encore loin de ce degré d’avilissement.

J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans le procès que je fais à l’éducation moderne.

Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été : Quel chenapan ! Et je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan.

Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet rare : il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte rien ; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à l’heure où j’écris ceci, un homme distingué ; vous l’invitez volontiers à dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille. J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice ces ressources que possède Horace.