Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un Manuel du baccalauréat, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.
Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun, — qui était en même temps un rival : car on n’aimait point Mignon d’amitié.
Tu vois, mon cher L…, ce qu’il faut attendre de Mignon. S’il avait du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose ; ses autres défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non ; il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé que lui ; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui disant de lui en rendre compte ? Il voulait me blesser, il voulait me faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui en rendre compte ; et son éducation est tellement bonne qu’il ne s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui ; j’avais mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que veux-tu ? je dois être malheureux ; Dieu le veut, il veut me montrer jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine ; je saurai souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments ; il me prête ses défauts ignobles ; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe ; peut-être un jour il reconnaîtra ses torts ; peut-être il souffrira ce qu’il a fait souffrir aux autres : je ne le lui souhaite pas.
Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre ? Cela n’est-il pas d’une coquette consommée ? Et le désespoir de l’amant n’est-il point le plus romanesque du monde ? Le malheureux en appelle à Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne ; il trouve encore une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé.
Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes époques : quelques-unes ont dix pages ; il en est qui figureraient honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers de Musset : c’est un ragoût de plus.
Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté ; il fait volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il prévient les remontrances ironiques de ses amis :
… J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter : je me fâche… il rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me connaît, le gredin ! Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard il s’imaginait que je l’aimais. — Mais j’en suis très persuadé, me dit-il. — Est-ce assez désespérant ?
Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux. Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage le procédé irrésistible.