… Montrer les vers de N… sur l’Amour, je n’y voyais point de mal ; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. Je ne pouvais supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que j’eusse obéi à ses volontés ; aussi j’avais mon cahier dans la poche (j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait : nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter…
Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux : jalousie, dépits amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est parlé ci-dessus :
Tu as beau dire, mon cher L…, tu aimes ou tu veux me faire croire que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater, parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux parler des passions insensées.
Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou sur son mollet ? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides ; peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui : oui, mais c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise…
Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer : un nouveau venu, un inconnu supplante le soupirant en place.
Est-il possible, mon cher L…, que tu n’aies pas encore vu la cause de ma brouille avec Mignon ? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard ? Il m’en a dit bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché ; mais la cause seule et non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première parole de C…, sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me quitte, et, comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un seul homme. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à peine… J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.
Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle ; il se désolait de sa trahison : l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème :
Pauvre Mignon ! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce ravissant S…! quel feu et en même temps quelle douceur dans son regard ! quelle grâce dans son sourire ! quelle intelligence dans cette attitude de tête ! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses épaules ! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières ! La beauté, c’est déjà un grand avantage ; mais il y a autre chose en lui, c’est un noble cœur. Quelle affection !
Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit.
Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon ! toi dont toute la personne ne respire que froideur, orgueil et prétention ! Et, dans l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans !
Décidément, mon cher L…, je crois que je vais être heureux.
Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes un peu ; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire : mais que mes sentiments sont changés ! Il ne trouvera plus que de l’indifférence pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. Pendant le dîner, mon cher L…, nous causerons de ce cher S… de manière à ce qu’il entende.
Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt.
Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette coquette et de ses prétendants, — de cette Cour d’amour poussée, comme une plante malsaine, entre les pavés humides du collége ? Vous avez redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous êtes dit : Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M. votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement ; il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P…, un petit de la troisième cour, le poulet suivant :