Mon chéri,
Pourquoi n’es-tu pas venu hier ? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur tes lèvres un baiser brûlant.
H…
Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche ! Car votre fils, lecteur, c’est la France de demain.
Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi, l’abrutissement par le fouet : les écoliers du temps de Montaigne, que leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité en sortant de Montaigu !
Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue plus ? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il a rencontré le pion dans un caboulot du quartier.
Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les lectures infâmes ? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra : la folie.
Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit, tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé qu’il était le chien de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition, a signalé également des désordres graves dans le cerveau.
Eh bien ! ce sont là deux illustrations du collége.
Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience, c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de l’immonde.
Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente. Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur le bien et le mal ; les mots vertu, honneur se représentent avec une fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet venu, et se satisfont à tout prix.