C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands ; au collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide du vice.

George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui :

« Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus, ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son âge… Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air honteux et il ne vous regarde point en face ; il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le font rougir : on dirait qu’il s’en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions s’emparent de lui ; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la puberté… »

Du collégien est issu l’homme moderne : le vice sérieux en habit noir et en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché.

Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est un excellent symptôme ; mais son palais malade a gâté le vin généreux de la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa correspondance.


Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude équivoque auprès de R…, un élève de mathématiques spéciales. C’était à l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir auprès de R… Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le soir, Horace est informé de l’accident.

Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre : l’amant ne laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre dont voici la dernière partie :

Tu le sais, tôt ou tard j’apprends tout, surtout lorsqu’il s’agit de toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe, avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient pas de toi ? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait de mauvais ? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et sincère. — Je te pardonne. — Les fautes sont nécessaires pour conduire à la vertu, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil.

Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres :