Mon cher L…
Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis : Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer, celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir aimé ! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle : je respire son air avec plus de volupté ; le monde me paraît bon, je le regarde avec un œil plus favorable ; en un mot, je suis heureux. Et puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N…, me revient à l’esprit ; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision, que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux. Est-ce possible ? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté ? S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis ! Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus qu’un mois à passer au collége ? Il a fait preuve d’un grand courage, il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son âme, s’il était venu me dire : « Je t’estime, mais une passion peut-être insensée m’entraîne vers C… Si j’étais capable d’amitié, je voudrais t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus. »
Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au désespoir ; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur et j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs. Mais heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins du cœur ; il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son orgueil ; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur. Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées. J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui remplissent cette terre, des cœurs nobles et généreux, des cœurs d’anges sous une écorce humaine ; il y a encore des gens qui éprouvent le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour. Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts ; c’est un égaré, mais il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur ; il y a un cœur qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si doux.
Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. Il a un cœur. Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai autrement. S’il ne m’aime pas, j’emploierai le temps que je pourrai passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux cœurs qui s’aiment, qui se comprennent et qui se confient leurs plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris cela ; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. Moi, je l’adore !
Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi. Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos, c’est la déteinte des auteurs classiques.
Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi :
Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage ! Que ce temps est long ! Oh ! je l’aime de tout mon cœur. Il s’est égaré, mais mon amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus pur que de s’aimer. Je veux former son cœur, je veux qu’il soit aussi beau que son visage. Ah ! dormons : l’aurore arrivera plus vite !…
Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral :
Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule ; mais cette sensibilité passe bientôt ; l’âme se resserre et reprend sa dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une sensibilité qui dure toute la vie. Qu’il est beau de courir en s’aimant dans la carrière de la vertu ! Oui, je l’ai, cette amitié ; oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres amis ? Hélas ! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc.
Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que jamais. Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part. Mais, je te le jure, ma passion est pure, etc., etc.
Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de guider Mignon, de le sauver ; on admire le courage que témoigne l’aveu de sa faute :
Mignon s’est confié à nous ; il ne nous a pas caché ses défauts ; il nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami. Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous l’abandonner maintenant ? Devons-nous le laisser aller ? Non…
Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi ; je n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému, sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration. Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon ; mais, avec le caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas sorti victorieux.
D’AILLEURS, aujourd’hui, il m’a charmé ; chaque regard de lui m’agitait et faisait battre plus fort mon cœur ; chaque fois que je touchais sa main, un frisson parcourait mon corps. J’ai eu plusieurs fois envie de l’embrasser. Je l’aimais bien auparavant, tu en sais quelque chose, mais à cet amour qui s’est encore accru, est venue se joindre l’admiration pour sa conduite de ces derniers temps…
J’ai dit qu’Horace était toujours de bonne foi avec les autres, sinon avec lui-même. Le lecteur a pu voir, à travers sa correspondance, la candeur de son âme. Cette âme était le siége d’une lutte sans fin entre les aspirations morales et les désirs sensuels, lesquels se confondaient en un objet indigne. Sans doute, tous les romans nous retracent de tels combats ; mais c’est une femme qui en est l’objet, et, fût-elle une prostituée, l’amour qu’elle inspire ne vicie point l’esprit : les douleurs mêmes et les déceptions dont elle est la cause souvent enrichissent et fécondent le cœur du jeune homme. Ici, rien de semblable. Je réserve quelques billets où Horace se découvre lui-même et reconnaît, avec un peu de honte, le but immonde où l’entraîne sa passion.