Cet amour, fortifié par quelques brouilles et quelques raccommodements délicieux, dura huit mois, presque l’année scolaire. La tante d’Henri se félicitait du caractère franc, ouvert de son neveu ; elle avait remarqué le rétablissement de sa santé, et comment son teint, son regard s’étaient insensiblement éclaircis. « Il s’est corrigé, pensait-elle ; il a la volonté du bien : il arrivera ! »
— Ah, madame, pourquoi n’avez-vous pas saisi cette occasion infiniment rare d’arracher un enfant aux flétrissures du collége ! Alors il était possible encore d’en faire un homme. Par un véritable miracle, le cœur avait momentanément fait taire les sollicitations furieuses des sens surexcités par deux ans d’onanisme. Dans votre foyer calme et affectueux, la passion se fût définitivement épurée, et l’amour de Charles D… n’eût servi à Henri que d’une sorte de transition à l’amour de la femme. La nature allait reconquérir ses droits. Les livres, la science, l’étude eussent d’abord captivé cet être bon, et effacé les impressions funestes.
Cela ne se passa pas ainsi. Par une soirée de juin. Henri et Charles, qui avaient peu à peu laissé les amis s’introduire entre eux deux, tenaient je ne sais quelle conversation malpropre. Maintes fois, Henri avait été accusé de faire de Charles son complice, et il avait repoussé avec indignation un tel soupçon. Mais depuis quelques jours, par suite d’un changement dans les dortoirs, il se trouvait coucher à côté de son ami. La tentation était trop forte, et de ce soir-là même leur amour s’abîma dans le vice.
C’est ainsi que l’idéal, dans les quatre murs du collége, confine à l’onanisme, et que les premières aspirations, si vous ne les surveillez point, se trompent d’objet, et se satisfont aux dépens de l’intelligence et du sens moral. Lecteur, si, comme Henri C…, votre fils est retombé à l’âge de seize ans dans les pratiques unisexuelles, soyez certain qu’il est perdu. De cette seconde crise on ne se relève point.
Quels que soient les débuts d’une union semblable, le jeune homme, au collége, dans cette épaisse atmosphère de vice, succombe nécessairement. Au moment même où les premières ardeurs de l’âge l’aiguillonnent, il n’est entouré que d’excitations. Dans l’air moite de l’étude, sa tête s’enflamme au contact des bouquins classiques eux-mêmes, et les dissertations de Platon font vibrer toutes les cordes de son être. Le corps a besoin d’être fatigué, et c’est l’esprit que l’on surexcite : cet adolescent est soumis au traitement spécial qui convient à un vieillard.
Entourez-le maintenant d’êtres vicieux : je défie qu’il résiste ! Il n’y a point de séminariste que sa robe protégerait contre ces provocations de tous les instants. Eh ! le ridicule même le récompenserait, s’il prétendait garder la pureté de son corps. A l’étude, aux récréations, au dortoir, la sensualité l’assiége, ce que les camarades appellent le chauffage, paroles et actes.
Imaginez ce jeune homme libre : lâchez-le sur les boulevards. Il verra là des filles en grand nombre, mais elles sont dans la foule ; mais il n’est pas forcé de vivre à leur contact ; mais mille autres objets contribuent à le distraire. Sa timidité même, s’il a toujours vécu dans sa famille, le retient, et ce n’est pas du désir qu’il éprouve pour ces prostituées, c’est de l’horreur.
Les prostitués, au collége, sont la foule elle-même : il est obligé de leur donner la main, de manger avec eux, et de dormir près d’eux. Je déclare impossible qu’il ne soit pas souillé.