J’ai connu un jeune homme qui avait gardé ses mœurs pures dans ce mauvais lieu. Il avait un vice de conformation qui constituait presque l’impuissance. Il vivait assez solitairement ; on lui rendait la vie malheureuse par les railleries ignobles dont on l’accablait ; il est parti avant d’avoir fini ses études.


Nous avons vu tout à l’heure Henri C… se dégrader par amour. Dans ses lettres, Horace voulant se justifier de désirer Mignon, allègue quelquefois l’indifférence cruelle que celui-ci lui a toujours témoignée. Toute sa dialectique amoureuse se résume en cette alternative :

A-t-il
n’a-t-il pas } du cœur ?

On penche pour l’affirmative quand Mignon se montre gracieux, et pour la négative lorsqu’il querelle. Mais aimé ou point, il est facile d’indiquer l’identité du but où tend la passion d’Horace.

Ceci est écrit dans les bons jours où l’affirmative l’emportait :

Sombres pensées, retirez-vous ; laissez mon cœur aimer, laissez les rêves les plus beaux se former dans ma tête, retirez-vous, je ne vous crois pas ; mon cœur est pur, il ne peut vous croire. N’est-ce pas lui qui, depuis trois jours, vient se mêler à mes rêves ? N’est-ce pas lui que je vois, qui m’embrasse qui me répète ce doux mot : Je t’aime, et que je couvre de mes baisers ? N’est-ce pas lui que, depuis trois nuits, je vois à mes côtés et qui m’enlace de ses bras blancs pendant mon sommeil ? N’est-ce pas lui que maintenant je vois étendu sur sa couche et cherchant en vain le sommeil ? Il rêve, il pense à moi, il pense que demain enfin il pourra serrer ma main, et il appelle, en murmurant des mots d’amour, l’amour qui tarde tant à venir. Il se dit que je dors, et il voudrait être un ange pour venir contempler mon sommeil et déposer un baiser sur mon front ! Oui, il m’aime. Oui, je puis enfin le dire : Nous nous aimons.

On le voit, quand cet ange a du cœur, il inspire des sentiments très vifs, et l’amour d’Horace se réduit à de simples désirs pédérastiques.

Mais quand il n’en a pas ? — Il en est absolument de même :

… Sans doute ce que j’ai dit ce soir est exagéré, mais je n’en conviens pas moins que mon amour pour Mignon n’est pas très pur. A qui la faute ? Quand donc cesseras-tu de m’accuser ? Si tu avais réfléchi ce soir, si tu avais approfondi un peu plus le cœur humain lorsque tu parlais, m’aurais-tu lancé la pierre ?

Oui, il y a peu de temps encore, ma passion pour pour lui était très pure. Mais il m’a changé. Pourquoi est-il si indifférent ? On n’aime point si l’on n’est aimé, du moins l’on n’aime pas longtemps. Ces passions sans retour qui font tant de malheureux ne sont fondées que sur les sens. Ainsi donc, lorsqu’on n’est pas aimé, on n’aime pas longtemps, tout juste le temps de contenter ses sens.

Puisque je ne puis aimer son cœur, ses qualités (qui lui font défaut), que puis-je aimer ? Tu le sais, ce que j’aime, c’est sa beauté. Lorsque l’on n’aime que la beauté, tu sais à quoi cela mène, sans compter que l’on est un égoïste. Mais encore une fois, à qui la faute ? J’ai frappé à la porte de son cœur : elle est restée fermée…

Je ne sais que deux moyens devant tant d’indifférence : le quitter ? Mais mon cœur ne le peut ; ou aimer quoi ? son corps. Je le dis avec franchise…

Je serais pourtant si heureux de l’aimer PUREMENT s’il avait un cœur.