« Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit en outre, s’il est bien dirigé, n’en aimer qu’un seul, et, dans celui qu’il aura choisi, engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est la sœur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s’il faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer l’amant de tous les beaux corps, et dépouiller, comme une petitesse méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela, il doit regarder la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu’une belle âme, même dans un corps dépourvu d’agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là, il sera nécessairement amené à contempler la beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté ; et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune garçon ; mais, lancé sur l’océan de la beauté, il enfantera avec une inépuisable fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son esprit par cette sublime contemplation, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du beau. »
Ce chemin poétique que trace Diotime de la pédérastie à la vertu est parcouru par tous les jeunes gens réduits à vivre en troupeau ; seulement il est parcouru à rebours, et c’est là la marche naturelle des choses. Le poëte grec, non-seulement accepte la fatalité des sens, mais il prétend la prévenir et soumettre ceux-ci d’abord en leur donnant satisfaction. Cette fiction philosophique a pris corps, et la lubricité moderne, dont nos romanciers sont les interprètes, s’est inspirée de ces rêveries hyperphysiques.
C’est là la bibliothèque où Horace puisait les « arguments » de sa passion. Ses lettres ne pourraient-elles point porter en épigraphe cette autre proposition de Platon ?
« Dans l’espérance de parvenir à une grande perfection, on est capable de tout entreprendre ; il est donc beau d’aimer pour la vertu ; cet amour est celui de la Vénus céleste ; il est céleste lui-même, utile aux particuliers et aux États, et digne d’être l’objet de leur principale étude, puisqu’il oblige l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes, et à s’efforcer de se rendre mutuellement vertueux. »
Cette rhétorique exerce un puissant attrait sur certains esprits d’élite : elle contribue à la dépravation de l’individu. Quant à la foule, elle n’est point capable de lire, et j’ai dit déjà que les pratiques vicieuses précédaient généralement toute initiation par les livres.
Jusqu’ici, le lecteur remarquera que je me suis abstenu de parler de la femme. Quelle part la femme a-t-elle dans l’existence du collégien ? — Petite. Richard, celui qu’Horace appelait ironiquement « le mari de Mignon », Richard avait une maîtresse qu’il allait voir tous les dimanches ; mais, un jour, ayant projeté une partie de campagne avec Mignon, il oublia d’avertir sa maîtresse, et ne la revit plus. Si ce fait n’était pas assez éloquent par lui-même, je n’hésiterais pas à affirmer qu’aucune femme n’eût pu destituer Mignon dans le cœur de ses amants. Lorsque l’esprit est dépravé, le cœur est peu susceptible de ces amours honnêtes que la nature justifie. L’adolescent repu d’images et de pensées obscènes est plus porté à dédaigner la femme qu’à l’aimer ; à cet égard, il est moralement impuissant : tout au plus souffre-t-il la fille.
Tissot note cet effet du vice :
« Un symptôme commun aux deux sexes, c’est l’indifférence qu’il laisse pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs et les forces ne sont pas éteints : indifférence qui non seulement fait bien des célibataires, mais qui souvent poursuit jusque dans le lit nuptial… Je connais un homme qui, instruit à ces pratiques par un précepteur, éprouvait un profond dégoût pour sa femme dès les premiers jours de son mariage. »
Dans l’amour unisexuel, il y a une brutalité qui ne s’accommode pas des soupirs et du dévouement délicat de l’amour honnête. Ce jeune homme que vous voyez dans un salon, gauche et renfrogné, souffre d’avoir été déplacé de son milieu. On a dit que ce que nos pères appelaient la galanterie n’existe plus. Eh ! comment demandez-vous d’être aimable, prévenant, de chercher des flatteries fines et gracieuses, de marivauder, au besoin, à un jeune homme chez lequel l’accoutumance du plaisir le plus brutal a éteint le désir ? C’est un des symptômes frappants de notre démoralisation, que le mépris de la femme. L’homme, avant d’en arriver là, a appris dès le collége à se mépriser lui-même. Le malheureux a gâté à l’avance toutes les délicieuses illusions qui font la vie charmante. Il ne peut pas même se dire blasé, car il n’a pas désiré. Sa virtualité d’émotion s’est épuisée avant qu’il ait atteint l’âge où il est seulement capable de goûter les plus douces émotions. Le corps, la tête et le cœur sont déflorés. Il est condamné à vivre bestialement, privé des jouissances de l’imagination. Il ne voit de toutes choses que la surface grise et terne ; il ne peut même pleurer et se désespérer, car c’est à peine s’il comprend que la perte qu’il a faite est irréparable.