Mais cela est naturel, nécessaire ! L’attention est une faculté qui ne vient qu’avec l’âge. Vous ne demandez point à ce bébé de soulever des poids de vingt kilos ; pourquoi voulez-vous que son intelligence soit formée avant son corps ?

L’éducation d’abord doit être toute physique. Que l’alphabet soit déguisé en un jeu : j’y consens. Mais vous lésez la santé de l’enfant, en le tenant huit et dix heures par jour sur les grammaires. L’instruction ne s’ingurgite pas ainsi violemment : c’est seulement quand l’esprit est mûr pour la recevoir qu’il la faut présenter par petites cuillerées emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable : vous chatouillerez la curiosité du bambin.

Pourquoi le jeune homme qui sort du collége brûle-t-il ses livres classiques, sinon parce qu’on lui a donné dès sa première enfance le dégoût, l’horreur de la science ?


Une étude aux murs nus. Les petits camarades saisissent le moment où le pion dort pour parler tout bas et se faire des signes. Les flèches de papier assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, n’ose lever les yeux. Par moments éclate, comme un coup de tonnerre, la voix du maître :

— « Monsieur X… cent vers à copier !

— « Vous irez en retenue… Pas d’explications ! »

Le ressort de cette éducation, c’est la peur : peur des condisciples ; peur du pion. Sentiments mauvais qui engendrent rapidement la lâcheté. L’élève apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et par derrière. Ces vices sont de ceux qui se développent au contact du prochain.

Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau venu. S’il manifeste le moindre désir de se plaindre, immédiatement traité de cafard, il est malmené sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de papier mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de cafard a le privilége d’ameuter les bambins, et ils se ruent sur un innocent, comme fait la multitude aveugle quand on lui a conté que L… empoisonnait les rivières ou méditait de faire tirer sur le peuple. Rien n’égale l’acharnement de ces malheureux, car ils ont à se venger de leur asservissement et de leur misère.

Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de temps. Il se vengera, — sur un nouveau ou sur le pion. Point de détestables tours que celui-ci n’endure.