Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord moins peur de l’homme que des autres enfants, du maître que des camarades. Il croit peut-être trouver un refuge auprès de l’un contre les autres : espérance promptement déçue. Le maître ne peut ni aimer les élèves, ni en être aimé : ses rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y entre point de confiance, point d’affection, car le règlement exige que le maître soit oppresseur, et la nature que l’élève soit rebelle.

Peu de gens savent au juste ce que c’est que le maître-d’études. Plus misérable que l’élève, parce que l’abrutissement, datant de plus loin, est plus profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr de l’internat.

Il commence par être bon, mais ses tourments de chaque jour le forment à la méchanceté. Jeune homme sans fortune, il a néanmoins reçu de l’instruction. Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever un jour au-dessus de sa condition ; peut-être, lui reconnaissant des aptitudes sérieuses, ses professeurs ont excité sa famille, qui ne s’en souciait point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. Le collége lui a ouvert ses portes gratuitement, et il s’est efforcé de rétribuer le collége par quelques nominations au concours académique.

D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, dès ce moment, il est aisé de prévoir sa perte. La conscription menace ; il est deux moyens de l’éviter : la prêtrise, remède pire que le mal ; l’engagement décennal dans l’Université, qui semble une planche de salut. Le malheureux s’y raccroche et se noie : d’homme il se Change en pion, désastre irréparable.

Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant ! Il ne s’est sans doute pas résigné sans répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit : « L’épreuve ne sera pas longue ; vous pourrez travailler, atteindre l’agrégation, professer… » qu’il a fini par le croire[1]. Il entreprend donc avec courage cette ingrate besogne : il a la résolution de travailler et s’imagine pouvoir le faire.

[1] On sait que le maître-d’études a été remplacé par le « maître répétiteur », lequel n’est plus un simple gardien d’enfants, puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, le professeur absent. M. de Fortoul, ministre de l’instruction publique, disait dans le rapport qui a précédé le décret du 17 août 1853 :

« Les maîtres-d’études, séparés des professeurs par un intervalle pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés à languir éternellement dans leurs fonctions et à devenir pour leurs propres élèves un sujet de pitié et d’aversion

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Mettre les répétiteurs en mesure de fortifier leur instruction, c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs modestes fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les jeunes gens dont ils auront intérêt à gouverner les dispositions, à redresser les écarts, à conquérir les cœurs, puisqu’ils devront passer leur vie au milieu d’eux comme auxiliaires des professeurs d’abord, comme professeurs ensuite. »

L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination n’a introduit aucune modification dans la condition de l’être misérable que depuis, comme avant 1853, on appelle partout uniformément le pion.