Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. Habitués à haïr le pion quel qu’il puisse être, les élèves n’ont vu dans sa bonté que crainte ou sottise : ils l’ont récompensée par les plus méchants tours. A force d’injustice, ils ont soulevé la bile, aigri le caractère du malheureux. Aussi devient-il dur, soupçonneux ; il ne croit plus aux excuses, s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. Ne l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille où il s’en faut que l’avantage soit de son côté. Ses ennemis lui portent plus de coups qu’ils n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que lui à la lutte. Continuellement distrait, tracassé, irrité, il ne peut lire qu’à peine. Au début, il tâchait de tout concilier, de dédoubler son esprit, de diviser son attention entre les travaux qui lui étaient personnellement nécessaires et la surveillance du quartier ; mais il se consumait en des efforts stériles. Une fois son impuissance clairement démontrée, à sa première ardeur succèdent le découragement et une morne somnolence. Il ne tente plus même d’employer le temps des classes. Ce n’est point de trop de quatre heures sur vingt-quatre pour prendre haleine quand on fait ce rude métier. Qu’en dites-vous, parents, qui n’aviez qu’un seul enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre, l’arme toute puissante : l’affection ?
Tout doucement s’établit, par la force des choses, l’habitude de la paresse, et la capacité de travailler se perd. C’est du reste une fainéantise laborieuse que celle du pion.
Après quelques années de service, il ne nourrit plus l’espérance de sortir de sa galère ; à peine le désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à l’idée de rester éternellement ainsi ; il s’est accoutumé à son abjection. Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme chose naturelle ; il n’en sent plus le poids, parce qu’il a oublié ce que c’est que de ne pas le sentir. Traité comme un valet par le proviseur, harcelé même par des « fils de famille » contre lesquels il lui serait téméraire de se défendre, fût-ce le règlement à la main, il a commencé par faire pitié, et finit par inspirer le dégoût.
A ce point, est-il un homme, une bête, une machine ?
C’est un être dégradé ; le mépris général a fait cette œuvre : c’est le pion.
Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit pas, quand il prend son chapeau à la fin de l’étude, qu’on a profité de son sommeil pour verser un encrier dedans.
Tel est, Monsieur, l’éducateur, tel est le porte-respect par qui vous vous êtes fait remplacer auprès de votre fils.
Voilà la première image que l’enfant ait de cette chose dont on parle tant en France, et dont on déplore la ruine : L’AUTORITÉ.
J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de révéler beaucoup de choses abominables et de vous faire assister, lecteur, à la vie de votre collégien, depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de cloche du coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, avant de lever le voile et de découvrir les plaies, je vous prie de considérer ceci :