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Un dimanche matin du mois d'août, le vieux muet était allé entendre la première messe selon son habitude. Il communiait tous les dimanches avec une piété et une ferveur qui édifiaient tout le monde.
Ce dimanche-là, il remarqua que le célébrant était un prêtre étranger qui paraissait courbé sous le poids des ans.
La vue de ce prêtre produisit sur lui une impression, étrange, indéfinissable; le son de sa voix lui alla au coeur, et y jeta un trouble indicible. Cette figure, il l'avait vue déjà... cette voix, il l'avait entendue... Mais où, quand?...
A la communion, lorsque le célébrant déposa l'hostie sur la langue du vieux muet, sa main tremblait comme une feuille, et les paroles liturgiques semblaient s'attacher à son gosier.
Jean-Charles revint à sa place avec une lenteur inaccoutumée et qui surprit les fidèles.
Sa figure était devenue d'une pâleur effrayante. Il fut obligé de s'asseoir dans le banc pour ne pas s'affaisser, et resta longtemps immobile comme une statue.
Enfin, le malheureux sortit de l'église sans même songer à prendre de l'eau bénite, traversa un groupe de ses connaissances sans saluer, et reprit, la tête basse, le chemin de sa cabane.
Le solitaire avait l'habitude, après la messe, de préparer son déjeuner, mais ce matin-la, il oublia de manger. En arrivant à la cabane, il se laissa choir sur une chaise et y resta environ trois heures comme immobilisé! Que se passait-il en lui? Il ne pouvait s'en rendre compte, car il éprouvait une pesanteur qui le rendait incapable de penser et de se mouvoir. Cependant, le chien, que la faim aiguillonnait vint lécher les mains de son maître en faisant entendre quelques plaintes. Ces plaintes tirèrent Jean-Charles de sa torpeur. Il se leva en disant: «Quoi! il est déjà neuf heures, et je n'ai encore rien donné à manger à ce pauvre animal!»
Il s'empressa de rassasier le molosse, mais se contenta, lui, d'un bol de lait et d'une croûte de pain. Puis il sortit et se mit à arpenter la grève.