L'an 51 avant J.-C, Jules César devint maître souverain des Gaules, après une lutte qui avait duré dix ans. Il préleva de lourdes contributions sur les Gaulois, fonda des écoles et déclara le latin la seule langue officielle. Mais, comme le fait observer avec beaucoup de vérité M. l'abbé Corblet, le peuple prouva à César qu'on n'obtient pas aussi facilement l'adoption d'une langue qu'on improvise une victoire; «il introduisit dans le latin des constructions de la langue maternelle; il confondit arbitrairement tous les cas; il altéra les mots par des constructions bizarres; des terminaisons latines s'allièrent à des radicaux celtiques, des désinences celtiques s'imposèrent à des radicaux latins, et l'emploi des auxiliaires vint bouleverser l'harmonie des lois grammaticales [6].» Aussi Quintilien écrivait-il, vers la fin du premier siècle de notre ère, qu'il y avait une grande différence entre parler latin et parler grammaticalement, aliud esse latinè, aliud grammaticè loqui [7]. Au rapport de saint Jérôme, la langue latine subissait encore de grandes modifications au IVe siècle, latinitas et regionibus quotidiè mutabatur et tempore [8]. Et saint Augustin nous apprend qu'au Ve siècle, le latin pur perdait du terrain au profit de la langue vulgaire qu'on regardait comme plus utile dans les relations habituelles de la vie, plerumque loquendi consuetudo vulgaris utilior est significandis rebus, quàm integritas literata [9].
[Note 6: ][ (retour) ] Glossaire du Patois picard, page 65.
[Note 7: ][ (retour) ] De Institutione oratoriâ, lib. I, cap. 6.
[Note 8: ][ (retour) ] Epistola ad Galatas, lib. II, præf.
[Note 9: ][ (retour) ] Doctrina christiana, lib. II.
Bientôt, à ces difficultés vinrent s'ajouter de nouveaux éléments contraires à l'uniformité de langue: l'introduction des Francs [10] dans la Gaule, qui tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains, finirent par devenir les maîtres, à la fin du Ve siècle. Alors la langue tudesque apparaît; mais elle s'efface insensiblement, et bientôt se forme la langue romane. «En reconnaissant que le latin a joué le principal rôle dans la formation de cette langue, dit M. Ph. Le Bas, il convient de distinguer la langue latine littéraire de la langue latine usuelle.... C'est du latin parlé par les masses, que s'est formé le roman [11].»
[Note 10: ][ (retour) ] Frek, frak, frenk, franc, vrang, selon les différents dialectes germaniques, dit Frérel, répond au mot latin ferox, dont il a tous les sens, favorables et défavorables: fier, intrépide, orgueilleux, cruel.
[Note 11: ][ (retour) ] Univers pittoresque, France, tome X, page 41.
Au milieu de ce mélange de langues, on comprend aisément que la pureté du langage ne pouvait dominer: Alcuin nous apprend qu'il existait, au VIIIe siècle, une langue lettrée qu'on pouvait écrire et une langue illettrée qui ne pouvait être écrite, literata quæ scribi potest, illiterata quæ scribi non potest [12].
Aussi, à partir de 813, voyons-nous plusieurs conciles prescrire aux évêques de prêcher en langue vulgaire, afin de pouvoir se faire comprendre du peuple [13]. Le plus ancien monument de cette langue vulgaire ou romane d'où s'est formé insensiblement notre français, est le serment prononcé, en 842, à Strasbourg, par Louis-le-Germanique, frère de Charles-le-Chauve, commençant par ces mots: Pro Deu amor et pro Christian poblo et nostro commun salvament, etc. «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et pour notre salut commun [14].