—Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?

—Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'achaoua [Coiffure en toile tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces arabesques éclatantes.

La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes, j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en ferais ainsi les plus belles du monde.

Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le tavezimth des jeunes mères et l'achaoua des amoureuses ardemment désirées, le thazath, collier, assemblage de verroteries, de coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le dah, bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les khralkhrals, anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles de fer rivés à la cheville des forçats, et les amkies, moins précieux, en cuir, en bois ou en corne; les kouneïs, boucles d'oreilles en argent ornementé de corail: les unes, les zerouïar, si grandes et si pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les thiounissen, plus légères, mais bien moins estimées; le thacebth et le zerir, bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores, formant diadème ou ferronnière; enfin les ibezimen, épingles-broches avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et les agrafes.

Les plus pauvres possèdent plusieurs ibezimen d'argent ou de fer, sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès, selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu, l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un salaire fixé d'avance.

Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les kanouns défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde [Voici ce que portent les Kanouns: Celui qui va à la fontaine des femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300 francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs; les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne sera plus écouté comme témoin.].

—Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de galanterie tout à fait sans conséquence?

—Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé, tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y a qu'un baiser.

—Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?

—Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon nif.