Rusbrock avait soixante ans. Il avait vécu au milieu des hommes, comme un exemple et comme une lumière. Il avait gravi les sommets de la perfection ; il était inondé des rayons de la contemplation divine. Il avait écrit magnifiquement sur la vie intérieure.
Cependant, pour se livrer plus profondément et plus pleinement à la contemplation divine, il quitta le monde avec quelques compagnons, et se dirigea vers la Vallée-Verte. Il avait vu, dans la lumière de Dieu, que, pour lui, la solitude serait désormais favorable à la contemplation.
En effet, dans la solitude, la jeunesse de son génie fut renouvelée comme celle de l’aigle. Les regards qu’il jeta sur la splendeur éternelle furent si perçants et si profonds que très peu de contemplateurs ont pu, en cette vie, les suivre où ils allaient. Les théologiens les plus élevés regardent les œuvres de Rusbrock avec admiration et vénération Que celui qui ne comprendra pas commence par croire et par se sanctifier. Qu’il dise le Credo, qu’il redresse son âme, suivant le conseil de Rusbrock. Qu’il mérite la lumière ; qu’il vive en elle. Alors il comprendra, il comprendra et il verra.
VI
Parmi les compagnons de Rusbrock, il faut citer Jean d’Afflighen. C’était un laïque, sans titre d’aucune espèce[3].
[3] Jean d’Afflighen serait-il ce laïque qui eut avec Tauler de célèbres, d’intimes et de mystérieuses relations ?
(Note du traducteur.)
Il suivit dans la Vallée-Verte Jean Rusbrock et ses amis. Là il parvint à de telles hauteurs spirituelles que le récit le plus authentique de cette vie prodigieuse paraîtrait maintenant incroyable au lecteur. Dès les premiers jours de sa conversion, il dépassa les frères. Quand il survenait des étrangers, Jean d’Afflighen leur prodiguait tous les soins matériels dont ils avaient besoin ; puis il leur parlait de Dieu, et les étrangers fondaient en larmes. Il était sévère pour lui-même. Les restes des repas, les morceaux de rebut composaient sa nourriture. Toute sa vie fut plus admirable qu’imitable. Pour suivre sa voie, il faudrait des trésors de grâce exactement semblables aux siens. Très occupé de soins et de travaux extérieurs, il conserva toujours au milieu d’eux une telle paix, une telle pureté d’esprit et d’âme, qu’adonné en même temps à la vie active et à la vie contemplative, jamais il ne fut distrait de la seconde par les labeurs de la première. Il avait acquis cette grâce admirable par une profonde méditation des souffrances de Jésus-Christ. Bien qu’il portât avec lui, partout où il allait, tous les parfums de toutes les vertus, cependant le principal attrait de son âme l’attirait vers les plaies de Jésus-Christ ; sa compassion l’avait entraîné à offrir sa personne, corps et âme, en holocauste. Le souvenir ardent de la passion du Sauveur avait ouvert sur lui les sources de la grâce avec une telle abondance qu’il était à chaque instant arraché à lui-même et ravi en extase. La distance qu’il voyait entre lui et Jésus-Christ, lui avait donné la conviction intime qu’il était la dernière des créatures, et de beaucoup la dernière. Il lui arriva une épreuve terrible : sept douleurs fondirent sur lui, qui ressemblaient aux douleurs de l’enfer, et, pour les mesurer, il faudrait les avoir partagées ; mais je n’entre dans aucun détail. Dieu fit en lui des choses qui ne peuvent être ici racontées. Une multitude de secrets divins furent révélés à ce laïque ignorant. Il ne mourut pas sans avoir laissé par écrit quelques paroles très profondes où il exalte Rusbrock l’Admirable. Il porte aux nues ce maître sublime avec un enthousiasme qui n’a guère d’exemple en ce monde. Car c’était pendant le ravissement que l’excellence et la sublimité du Maître lui avaient été révélées.
Jean d’Afflighen était le cuisinier des frères. Quand il sentit venir sa fin, il continua ses fonctions, jusqu’à la dernière extrémité. Puis, sa mort très prochaine lui ayant été révélée d’en haut, il reçut l’extrême-onction, et mourut trois jours après, le 5 février, en la fête de sainte Agathe, vierge et martyre.
VII