Sur cette merveilleuse alliance de la contemplation et de la pitié, saint Bernard est profond. Rappelant ces paroles de Jérémie : La fille de mon peuple est cruelle comme l’autruche du désert, il ajoute que l’autruche est cruelle, parce qu’elle ne vole pas. L’autruche est cruelle parce qu’elle ne contemple pas. Cette magnifique alliance d’idées, étonnante pour l’esprit léger, est évidente pour l’esprit profond. La hauteur adoucit l’âme, la magnificence l’apaise, la contemplation est attendrissante.
Quiconque suivra le vol de l’aigle verra qu’il laisse après lui dans l’air un sillon lumineux, et ce sillon c’est la bonté.
Parce qu’il avait dormi sur la poitrine de Jésus, saint Jean fut l’aigle de Palmos et l’apôtre de la douceur. Il avait entendu de trop près les sept tonnerres pour ne pas être attendri.
Plus Rusbrock est isolé par la main du désert où le corbeau mystérieux porte au solitaire la nourriture que Dieu lui destine, plus son œil s’ouvre sur les nécessités de la vie, sur les misères des hommes. Plus il grandit, plus il s’incline. Plus il est ravi par la solitude, plus il est rapproché par la compassion. Ne vous étonnez donc pas s’il aimait tant les animaux ; car ceux-ci entrèrent pour beaucoup dans le salut de Ninive, et la largeur de la charité est égale à sa hauteur. Pour mesurer comment elle fut large, regardez comment elle fut haute, cette charité qui porta dans les régions inconnues le solitaire de la Vallée-Verte.
La musique et les mathématiques, si séparées dans l’esprit du vulgaire, sont absolument voisines en réalité. La musique, qui a pour but d’exprimer l’ineffable, est ce qu’il y a de plus rigoureux et en même temps de plus aérien. Elle échappe aux pesanteurs de la terre, mais elle n’échappe pas plus que les astres à cette régularité arithmétique qui est la loi de la magnificence et la magnificence de la loi, à cette obéissance parfaite et invincible qui est le caractère des étoiles et celui de l’harmonie. Rusbrock est aérien comme un chant, et rigoureux comme une étoile. La liberté de ses mouvements et leur fidélité sont fondues dans une seule splendeur. Si l’une diminuait, l’autre serait attaquée. La hardiesse et la sécurité l’emportent sur leurs ailes tranquilles et triomphantes. La hardiesse ne l’entraîne pas ; la sécurité ne le captive pas : toutes deux font les mêmes mouvements, partent du même point, vont au même but. Les puissances qui semblent divisées en bas font la paix sur les hauteurs.
Plus haut que les régions où éclate la foudre, Rusbrock voit l’éclair au-dessous de lui ; mais il ne cligne même pas ; il le voit à travers l’azur qui est au-dessus du tonnerre.
Autrefois saint Denys disait :
« Trinité plus haute que la nature, vous qui présidez aux choses de la sagesse divine, ô vous qui êtes bonne et plus que cela, dirigez-nous vers le sommet des oracles, plus qu’inconnu, plus que brillant, plus que suprême, vers le point où les mystères de la théologie, simples, absolus, immuables, s’entr’ouvrent dans l’obscurité translumineuse du silence qui dit les secrets, dans l’obscurité éblouissante, dans les ténèbres situées plus haut que la lumière, dans l’invisibilité, dans l’intangibilité parfaite et garantie, dans l’obscurité translumineuse qui comble, par les splendeurs au-dessus de la beauté, les esprits séduits par la lumière. Oh ! voilà ma prière ! voilà ce que je désire. Toi, mon cher Timothée, je veux te voir tendu dans le désir, abîmé dans la contemplation ! Abandonne les sens, abandonne l’intelligence, tout le sensible et le compréhensible, toutes les choses qui sont, toutes celles qui ne sont pas, et, par-dessus toute démonstration, monte, autant que cela est permis, vers l’union de Celui qui est par dessus la science et l’essence. Délivré, absous, purifié de toi-même et de toutes choses, sans entrave, les pieds libres peut-être monteras-tu vers le rayon surnaturel de la divine obscurité[2]. »
[2] Théologie mystique, chap. I.