Madame de Barjols, heureuse d’avoir revu son fils, l’engagea affectueusement à repartir tout de suite pour Hyères.
— A présent, tu m’as embrassée, je suis heureuse… Emmène Pauline ; je serai bien soignée en son absence par nos vieux serviteurs, tu le sais bien. Partez donc tranquilles. Tu me la ramèneras dans trois jours. Il faut que la chère enfant s’amuse un peu. J’y tiens beaucoup.
Qu’elle s’amuse ! La paralytique ne se doutait pas de l’ironie de ce mot. Pauline lui avait caché avec soin la douleur que lui avaient apportée les fiançailles de Paul.
Paul avait passé à côté du bonheur, sans s’en apercevoir. Au temps où Madame de Barjols habitait Toulon, et n’était pas encore une infirme, il voyait Pauline tous les jours. Quand elle avait dix ans, il en avait treize, et ils jouaient ensemble. Annette était alors un bébé à la mamelle. Pauline était pour Paul comme une autre sœur. Il ne lui était pas même venu en l’esprit qu’elle pût jamais être autre chose pour lui. Pauline n’était pas jolie. Ni laide non plus. Elle avait de belles dents, un sourire adorable, de grands yeux bruns, de grands cheveux bruns, mais elle avait toujours eu je ne sais quoi de triste dans l’expression générale de sa physionomie, jusque dans ses attitudes. On la taquinait à cause de cela, quand elle était petite. Son frère l’appelait Mignon. Et parfois il lui disait : « As-tu fini, ce soir, de regretter la patrie ?… » Puis gravement : « Voyons, sois un peu où nous sommes. Nous t’aimons bien, nous autres. Quelle raison as-tu d’être si triste ? »
— Je ne suis pas triste, Albert, et ce n’est pas ma faute si j’en ai l’air.
— Ne la taquine pas toujours là-dessus, disait la mère. Elle est comme ça. Et puis, entre nous, ça lui va si bien !
Elle l’attirait alors contre sa poitrine et caressait ses beaux cheveux.
Oh ! cette caresse de la mère ! La petite Pauline en rêvait passionnément. Elle était câline, tendre, — de cœur ferme, avec cela.
D’où lui venait son air de tristesse ? Elle ne savait pas. Il y a des êtres qui, de bonne heure, avant toute expérience, montrent une disposition d’âme définitive. Leur physionomie en est marquée dès l’enfance et pour toujours. Il y a des êtres dont les yeux rient perpétuellement. Il y en a qui n’ont jamais, même aux minutes de la joie, qu’un triste infini dans le regard. Ces marques-là, joie ou tristesse, attirent quelquefois la destinée qu’elles semblaient raconter d’avance. Une précoce mélancolie avait peut-être voué Pauline à un destin mélancolique. Dans l’expression de son jeune visage, en effet, Paul eût en vain cherché ce qui inspire les amours de la vingtième année. On n’y voyait que la gravité tendre, mais prématurée, d’une jeune sœur, d’une jeune mère. Il semblait qu’il y eût déjà, dans son enfance, quelque chose de passé, de regretté. Peut-être, encore enfant, — elle-même n’aurait su le dire, — avait-elle eu quelque signe, décisif pour elle, de la relative froideur de Paul ; peut-être avait-elle sollicité, à l’âge où les jeux sont d’importantes affaires, une partie de volant que le petit garçon refusa brutalement ; peut-être répondit-il un jour sur un ton rêche et dur, à une demande affectueuse, à une supplication enfantine, et elle en demeura repliée sur elle-même, refermée, et pour toujours contristée. Si quelque chose de cela l’avait autrefois blessée, elle n’en savait plus rien. Elle avait cru de tout temps qu’elle ne serait jamais heureuse, et s’y était, de tout temps, résignée. Maintenant c’était arrivé. Elle n’était pas surprise. Elle regrettait seulement, avec des élans de colère vite réprimés, que Paul n’épousât pas une fille « plus digne de son cœur. » Elle ne savait pourtant rien du passé de Mlle Déperrier, mais elle le pressentait.
« Non, ce n’est pas, songeait-elle, la femme qu’il lui faut… à moins que la vilaine jalousie ne m’égare. »