Le paquebot le débarqua à Marseille, le 12 septembre. Il demanda par dépêche, à Toulon, la permission d’aller à Paris, pour embrasser sa mère. Il l’obtint, et prit le rapide, le soir même de son arrivée en France.

Avant de partir, il avait écrit à Paul qu’il reviendrait pour le mariage, avec sa sœur Pauline.

A la vérité, il aurait pu aller chercher en personne sa permission à Toulon, y donner rendez-vous à Paul, l’embrasser ainsi plus tôt, comme il eût fait autrefois ; mais il avait un peu peur de voir le bonheur de son ami… Il aimait mieux l’arrivée aux Bormettes, avec beaucoup d’autres personnes, au milieu des banalités solennelles d’une cérémonie. Alors, son regret, son chagrin passeraient plus facilement inaperçus…

De son côté, Paul était si occupé, si troublé en ces derniers jours, qu’il ne songea pas à s’étonner des nouvelles façons d’Albert. Et puis, Madame de Barjols avait si grand’peur de ne plus revoir son fils ! Il était naturel qu’il ne perdît pas une minute après une longue absence : ce fut la pensée de la comtesse d’Aiguebelle.

Quant à Annette, ce qu’elle pensa, personne n’en sut rien. Marie pourtant en devina quelque chose, car la fillette avait, selon Mlle Déperrier, l’ingénuité un peu bécasse.

Elle était un peu bécasse, mon Dieu ! c’était vrai, si bécasse veut dire inexpérimentée. Mais comment faire ? Tous les nouveaux venus dans la vie n’y entrent pas corrompus par avance. L’ancien vocabulaire, un peu niaisement idéaliste, disait d’une jeune fille pure : « C’est un ange. » L’ironie à la mode, assez lourdement réaliste, prononce : bécasse… Il est bien vrai que les enfants sont des sots. Ils n’apprennent qu’à leurs dépens que le monde est traître, que leurs parents ne sont pas toujours honnêtes, que les amitiés trahissent parfois, que le mensonge est en honneur parmi les hommes, que les paroles données ne comptent pour rien, si elles ne sont pas écrites ; que la justice est partout méconnue, — bref, que le monde des grandes personnes est exactement le contraire de ce qu’on leur demande d’être eux-mêmes, les pauvres petits, sous peine d’avoir le fouet ou d’être mis au pain sec et à l’eau.

Cette bécasse d’Annette n’était pas une Agnès, — mais ce n’était pas une Rita. On ne voilait pas à son intention l’Eros de marbre blanc, un antique rapporté de Mélos par un d’Aiguebelle et qui ornait la bibliothèque. Elle avait lu Paul et Virginie et Jocelyn ; et savoir les pudeurs, c’est entrevoir ce qu’elles cachent. Sa mère n’était pas collet-monté, quoi qu’en pût penser Rita. Elle ne croyait pas que l’absolue ignorance fût une chose nécessaire ou seulement bonne, mais elle croyait au danger moral et physique de la précocité. Elle aurait fiancé avec joie les dix-sept ans de sa fille ingénue à un jeune homme de pure et haute éducation, de noble nature. Elle eût laissé les deux enfants errer ensemble dans le parc, par les belles soirées, afin que la chère petite pût éprouver et savourer une à une, à l’âge divin, les émotions de la vie, telles qu’elle les avait connues elle-même. Elle respectait l’amour naturel, comme le plus profond miracle de la vie, mais c’est bien pourquoi tout ce qui le vulgarise, tout ce qui en fait le sujet plaisant, irrévérencieux, des conversations de boudoir ou de fumoir, lui avait toujours inspiré de l’horreur. L’acceptation loyale et fière de la vie complète lui semblait la loi même de Dieu.

Elle n’avait donc pas fait de sa fille une ignorante prête à s’épouvanter des plus nobles réalités ou à les désirer coupablement comme interdites, — mais elle n’avait pas jugé à propos de déflorer sa jeune imagination en lui laissant lire des histoires, même honnêtes, où tout le mal est trop bien raconté, dépeint de couleurs trop exactes. Il lui semblait que c’eût été devancer artificiellement le travail de la vie. C’eût été, croyait-elle, ravir d’avance à l’enfant, — sous prétexte de lui épargner des douleurs, — ce je ne sais quoi de nouveau qui, dans la douleur même, est un charme de mystère peut-être nécessaire au bonheur futur. Et surtout, disait-elle aux femmes, bien rares, avec qui elle avait pu causer de ces choses, c’eût été trahir le futur époux que d’achever trop tôt cette petite âme en formation, avide de connaître. Celui-là, si le vœu de la bonne dame était réalisé, devait trouver une vraie jeune fille, c’est-à-dire un être moral inachevé encore, noué à peine, comme un fruit dans la fleur, et dont il ferait une femme selon son propre cœur et selon son esprit, le moule mystérieux de sa race.

C’était donc une bécasse ravissante, quelque chose comme un oiseau bleu à long bec, — que cette pauvre petite Annette. La sotte avait très bien reconnu, dans l’ami de son frère, l’homme que sa mère eût rêvé pour elle. Tout en grandissant, elle avait senti grandir en elle pour Albert un amour bébête, et charmant, un amour destiné à croître encore et qu’elle s’imaginait cacher. Mais c’était un amour bécasse : il montrait souvent le bout de l’aile — ou le bout du bec. Elle se déclara furieuse de ne pas voir Albert avant tout le monde, même avant Madame de Barjols et Pauline. C’était si près, Toulon, de Marseille ! Puis, elle déclara qu’il avait bien fait et qu’il ne serait pas digne d’être aimé par ses amis, s’il n’eût pas pensé à sa mère avant tout.

Albert, qui ne se doutait pas de cet amour-là, et qui, s’il l’avait connu, n’y aurait vu sans doute qu’un petit rêve de pensionnaire, ne pensait guère à Annette. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait dix-sept à présent. Ils étaient, par l’éducation, par la nature, faits l’un pour l’autre, — mais il pensait à Rita, qui épousait son ami ! Et le pis était que, sans doute, dans le charme qu’exerçait Marie Déperrier, avec son visage angélique et ses yeux purs, il y avait l’attrait du mal, parfaitement méconnaissable, mais sourdement actif. En un mot, l’attrait de Marie, c’était le secret appel luxurieux de sa volonté froide. Les innocentes n’appellent pas. Le mot de la Bible est profond : Elle le prit et lui en offrit. — Mais depuis l’antique histoire où l’on voit la femme offrir et l’homme accepter, Ève a décidé que l’honneur d’Adam consiste à témoigner du contraire.