— Ah ! soupira le docteur, nous sommes loin du temps où Berthe filait !
Sur ce mot, qui n’avait rien de bien comique, il regarda sa voisine d’un air si… suggestif, qu’elle se mit à rire, à rire !… Et ce fut, jusqu’à Hyères, un feu roulant d’anecdotes, de drôleries échangées. Le mot propre, qui est souvent le mot cru, répondait au mot propre, la facétie au calembour, l’éclat de rire à l’éclat de rire. Et, à l’entrée de la ville, les employés de l’octroi s’étonnèrent de voir, dans ce landau toujours suivi du tilbury, le vieux docteur, si grave à l’ordinaire, se tordre littéralement, — vocabulaire de Berthe, — aux côtés de la jolie damerette qui n’avait en elle et sur elle rien que de chiffonné : le chapeau, le chignon, le corsage, les rubans, les jupes, le nez, — et la morale.
Chiffonnée ? non, — fripée, la morale !
XIII
Les plus longues échéances arrivent, et, l’heure arrivée, on s’étonne qu’un délai d’un an ou une durée de vingt ans, une fois dans le passé, ne pèsent pas plus l’un que l’autre.
Albert de Barjols, au bout de dix-huit mois de commandement, se retrouva le même homme, avec le même rêve au cœur. Peut-être l’absence, — qui rend si désirables les réalités les plus banales, même celles qu’on a détestées à l’heure où on les possédait, — avait-elle accru en lui son amour sans espérance. Cet amour, son renoncement même le lui avait rendu précieux. Il n’était pas sans se complaire dans l’approbation de lui-même. Le bien n’est parfait, n’est accompli que dans le cœur de quelques saints, et encore ceux-là ont-ils à repousser, comme des suggestions étrangères, diaboliques, les mauvaises pensées de l’orgueil. Dans un homme dont la volonté morale est sa propre fin, la satisfaction de soi, récompense légitime, devient un péril. L’égoïsme toujours aux aguets entre par là, se satisfait, exige, fût-ce en silence, certains dons en retour, de ceux à qui on prétend s’être sacrifié, et qui l’ignorent ! Cela devait peut-être arriver pour Albert. En attendant, la satisfaction qu’il éprouvait de sa générosité lui faisait de Marie un être d’autant plus cher. N’est-ce pas à lui qu’elle devait, sans le savoir, son fiancé ? Elle lui devait au moins le repos, car il n’aurait tenu qu’à lui, Albert, en avouant son amour à Paul, d’établir entre eux une rivalité qui, au bout du compte, aurait peut-être tourné à son avantage.
Pourquoi non, si, à ce moment-là, ce qui était bien possible, le cœur de la jeune fille n’avait pas encore parlé.
Esprit noble et pur, mais très positif, Albert n’était pas de ces idéalistes qui demandent à la vie des beautés supra-humaines, aux êtres des vertus sans défaillances. Ici, il admettait fort bien qu’une honnête jeune fille se déterminât sans entraînement spontané, sans amour en un mot, pour un homme comme Paul. Il admettait qu’elle le trouvât digne de son choix pour des raisons froidement mais sagement méditées.
Ces idées lui étaient revenues souvent sur le pont de sa canonnière, là-bas, au Tonkin, — pendant les longues soirées… Et comme il avait renouvelé en lui ces souvenirs chaque jour, il n’avait, au bout de dix-huit mois, qu’à se rappeler ses pensées de la veille pour se retrouver le même qu’au moment de son départ de France.
Il était donc certain de souffrir en revoyant Paul et Marie, en assistant à leur mariage ; mais l’idée de cette souffrance ne lui déplaisait pas. Il revenait sur son champ de bataille moral, se rappeler une victoire. En même temps que de sa douleur égoïstement savourée, il venait jouir sincèrement du bonheur qu’il avait permis. — Puis, en des minutes de révolte, il se trouvait victime et regrettait son abnégation…