Hélas ! les cœurs les plus liés ne sont pas, pour cela, mêlés.

II

Elle vit très bien le comte sortir, engager une conversation avec Albert, dans le parc. Alors, prestement, elle s’esquiva.

Dans la bibliothèque, Léon Terral était seul. Il attendait, bouillonnant d’impatience, s’efforçant de se distraire, examinant un à un les cadeaux étalés sur la longue table.

Au bruit léger de la robe, il se retourna, et pâlit.

— Quelle imprudence ! dit-il.

— Vous trouvez ! répondit-elle, avec un sourire d’ironie. Vous trouvez ?… Les hommes ont peur de tout ! Il n’y a pas plus d’imprudence aujourd’hui qu’il n’y en aurait dans un an. Il y en a même moins. Comment voulez-vous qu’on suppose que, le jour même de mon mariage, je viens causer avec vous… d’autre chose ?… Tous ces gens-là sont bien trop honnêtes pour ça.

Elle avait une certaine volubilité rageuse. L’excitation de la journée, la fièvre de la danse, le tendu de la situation, tout cela faisait passer dans ses paroles une fébrilité particulière.

Tous deux étaient en action d’attaque et de défense ; comme deux duellistes sur le terrain.

De plus, ce jour rappelait à l’ambitieuse toutes les humiliations du passé, parce qu’il les vengeait. Jamais elle ne s’était sentie plus armée, plus mauvaise. Elle était, entre le comte et Léon Terral, comme entre deux destinées redoutables toutes les deux. Qu’elle se tournât vers l’une ou vers l’autre, elle se voyait en guerre avec la vie. Ses narines palpitaient. Un souffle court faisait battre sa poitrine, mais ses yeux avaient des regards ternes, où l’on sentait une âme murée, qui a fermé toutes les issues par où on pourrait l’atteindre. Elle n’était plus que résolution hostile.