Sous cette broderie de marivaudage, comme derrière un écran, il y avait un drame qu’elle était seule à connaître. C’était charmant et terrible !…
Elle sentit si bien la double impression, que son sourire léger se dessina mieux au coin de ses lèvres, en même temps qu’une pâleur à peine sensible courut sur ses joues. Il vit tout cela, et une inquiétude aussi vague que ce sourire, aussi fuyante que cette pâleur, le traversa. Alors, voulant en finir, elle avança ses lèvres sans avancer la tête… Il y appuya les siennes brusquement, et, quand il les quitta, elle lui dit étourdiment, avec sa vraie nature : — « Tu es délicieux ! » Il fronça le sourcil. L’accent dont ce mot fut dit, dont ce tutoiement inattendu fut lancé, le mot lui-même, tout lui déplut. Mais elle, se croyant sûre désormais de tous les triomphes, persuadée qu’avec une moue attirante des lèvres on vient à bout de toute la puissance et de tout le génie des hommes, elle recommença son manège. Leurs lèvres se reprirent. Il les quitta encore, pour la regarder, dans l’ivresse de l’avoir à lui, pour jouir de son visage, pour prendre, avec le regard, sa beauté, — la grâce de sa bouche, du contour de ses joues, la splendeur de ses cheveux. Elle, alors, se voyant ainsi admirée, ferma les yeux, afin de lui montrer l’attrait de l’abandon, du sommeil surpris, de la nouveauté ; pour qu’il la vît comme il ne l’avait jamais vue encore.
— Oh ! disait-il. Oh ! mon Dieu !… Et tu es à moi !
L’ivresse en lui montait. Il allait cesser de s’appartenir…
Elle était toujours là, comme pâmée, comme morte, — parfaitement insensible au fond, — et songeant dans sa langue : « Demande-moi tes lettres, à présent ! Tu penses bien à ça, mon bonhomme ! »
Lui, se perdait dans cette réalité plus vaste que tous les rêves, dans l’éternelle minute de l’amour, qui allait suivre, qui commençait. Et fou, ivre, chancelant dans sa force atteinte, il l’entraîna…
Alors, triomphante et moqueuse, elle trouva « impayable » toute la comédie qu’elle venait d’imaginer, de conduire finement, qui allait se dénouer à la manière de toutes les comédies, et un petit rire lui échappa.
C’était un petit rire sec, faux, nerveux, méprisant, bien étrange, — celui que dut avoir Dalila, lorsqu’elle vit Samson ridicule avec sa tête rasée.
Paul s’était arrêté, glacé tout à coup, immobile, comme frappé de stupeur. Elle le regardait sans comprendre. Il parut revenir à lui des profondeurs d’un songe, avec cet air des somnambules qu’on réveille subitement.
Il croyait devenir fou. Il avait eu, comme dans un bateau qui chavire, une sensation de bascule, de retournement complet de toute chose en lui et hors de lui. Il était devenu pâle, tout blanc, pâle comme là mort même. Il passa la main sur son front.