A peine hors de sa présence, il se sentit défaillir, sous l’écroulement de son bonheur, mais il marcha jusqu’à sa chambre et se jeta, tout vêtu, sur son lit. Au milieu du pêle-mêle de ses pensées affreuses, celle-ci reparaissait toujours dans un demi-rêve : « Si elle pouvait avoir l’idée d’aller se noyer, est-ce qu’il ne faudrait pas la laisser faire ?… Allons, allons, c’est une autre que j’aimais. Voilà ce que je dois me dire. Il y a erreur sur la personne, répétait-il… Mais comment peut-on se laisser aveugler à ce point ? — Oh ! la passion ! »
Quant à elle, elle se déshabilla lentement, et tout de suite, se mit au lit.
Elle renonçait à penser. Tout cela était fatal, et trop fort, décidément, trop compliqué… « Non ! quelle affaire, mes amis ! et que de bruit pour trois chiffons de papier !… Qu’est-ce que dira cette folle de Berthe ?… Elle n’en reviendra pas !… Je suis sûre qu’il n’y a, en France, qu’un seul homme comme ça. Et j’ai eu la veine de tomber dessus ! Vrai, c’était fait pour moi !… Était-il beau tout à l’heure ! C’est un homme, un vrai, ça, et crâne, encore !… Bah ! je le ramènerai. C’est ça qui sera amusant !… Le bonheur de la mère, c’est la planche de salut, — et solide ; il faut s’y tenir… Je ne peux pourtant pas songer… aux inscrits, avant d’avoir fait la conquête de mon époux… C’est bien drôle !… »
Et comme il arrive après les morts, après les désespoirs, les grandes épreuves, lasse de tant d’émotions et d’aventures, — elle dormit, cette nuit-là, d’un sommeil d’enfant. D’ailleurs, il fallait ça, pour être jolie dès le lendemain, et engager la bataille.
IV
Le comte Paul, à son réveil, après un somme pesant et court, eut toutes les peines du monde à reprendre conscience de la vie… Que tout cela fût vrai, c’était impossible. Et de même que certains rêves impressionnent l’âme plus fortement que la réalité, de même, aussi fortement, cette réalité l’impressionnait comme un rêve.
Il alla s’accouder à sa fenêtre ouverte. Septembre rayonnait. L’éternelle verdure des pins, des eucalyptus, des palmiers donne aux automnes de Provence des gaîtés de printemps. Aucune mélancolie ne venait des choses. Le soleil, levé depuis une heure, resplendissait sur la mer et sur les salins. Le paysage familier parla tendrement au cœur du jeune homme. De quoi ? de son enfance, écoulée parmi ces arbres et ces rochers, dans cette nature paisible et câline. Il se revit courant avec Pauline, parmi les bruyères ; cherchant, dans les touffes du thym et du romarin, le prie-dieu et la sauterelle, ou, sur le tronc rugueux des pins, la cigale, toute dorée comme les perles de la résine.
Pauvre petite Pauline ! il revit ce doux visage mélancolique. La veille encore, il l’avait vue, triste comme toujours… plus triste peut-être… Et il secoua la tête, en songeant : « C’était une affection sûre, celle-là ! Qu’est-ce donc que nos cœurs et nos destinées ? Pourquoi ne l’ai-je pas aimée, cette noble créature, cette chère sœur de mon ami ? N’avais-je pas pour elle de la tendresse ? Oui, certes… Et, — chose affreuse ! — cette tendresse même m’a empêché d’avoir pour elle de l’amour ! Quelle idée singulière avais-je donc de l’amour ? Elle m’aimait peut-être… et c’eût été le bonheur, le mien, celui de ma mère… Tandis que maintenant… maintenant…, l’autre est là ! quelle autre ?… une étrangère, vraiment, puisqu’elle n’a rien de nos cœurs, de nos éducations, de nos âmes ! »
Il revit en pensée celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’appeler Rita, — et, aussitôt tout le charme du jour commençant, du paysage aimé, s’attrista, s’enveloppa d’une mélancolie que la saison ne lui donnait point.
A ce moment, le landau sortit des remises. Paul se rappela que sa mère et sa sœur s’étaient promis de partir de très bonne heure pour Hyères, malgré les fatigues de la veille. Il les vit en effet, monter en voiture… s’éloigner… « Pauvre chère maman ! si elle savait !… » A cette idée, il sentit son cœur défaillir, mais il se roidit, et reprit le cours de ses réflexions, en les dirigeant, cette fois : if refit le procès de Marie Déperrier et, de nouveau, il la condamna. Il conclut en dernier ressort qu’il devait avant tout, maintenir l’attitude qu’il avait prise. Certainement, elle essaierait de le reconquérir. « Mais, se dit-il, si j’avais le malheur de céder, je serais perdu ! Je me mépriserais, et elle me mépriserait elle-même. La lutte deviendrait entre nous une lutte d’égaux ; je perdrais sur elle l’autorité morale ; ce serait l’âpre querelle quotidienne installée chez moi. Je dois garder ma supériorité, c’est-à-dire ma liberté ; il le faut. Il faut, à tout prix, qu’elle me demeure étrangère ! »