— Vous avez voulu voir ces lettres. Vous les avez vues. Où est mon crime ? J’ai vingt-quatre ans : je ne vous ai pas attendu, c’est vrai, — avant de savoir même que vous existiez — pour rêver, pour désirer l’amour. Il y a huit ou neuf ans que j’ai ce droit-là. Vous auriez pu vous le dire. Mais non… Il vous plaît mieux de me reprocher d’avoir eu un cœur, comme toutes les jeunes filles, à l’âge même où le cœur s’éveille, où les rêves commencent. Est-ce là mon crime ?… Non. Est-ce alors d’avoir gardé ces lettres ? C’est une faiblesse, j’en conviens, mais c’est une faiblesse d’enfant, — oui, un enfantillage. Ne vous avais-je pas promis de vous les montrer un jour ou l’autre ? Je l’aurais fait à coup sûr, mais seulement après des confidences qui vous auraient préparé à tout connaître, sans colère et sans mépris, tout mon passé. M’accusez-vous de ne pas vous l’avoir dit, ce passé où il y a des douleurs, pénibles à avouer, mais non pas une seule faute ? Je vous réponds : Me l’avez-vous seulement demandé ? Et comme je savais que bien des choses, dont je ne suis point responsable, vous déplairaient pourtant, ne trouvez-vous pas naturel et même légitime mon silence ? C’est de l’héroïsme qu’il eût fallu avoir, pour courir, spontanément, le risque de vous éloigner de moi ? Eh bien ! je l’avoue, je me suis consultée un moment. Je n’ai pas su pousser la sincérité jusqu’à dire, au risque de vous perdre, ce que vous ne demandiez pas…
Elle s’arrêta ; puis, la main sur ses yeux où montaient des larmes, elle acheva, d’une voix pénétrée et basse : — Je vous aimais trop pour cela !…
Il se taisait, immobile, l’œil sur le vide ouvert devant eux.
Elle le regarda entre ses doigts légèrement écartés :
— Vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte, de vous parler ainsi, en ce moment, si tôt après vos insultes ! Car, j’en conviens, — j’ai une nature rebelle, un peu sauvage. Je n’ai jamais plié devant personne… Tout mon orgueil, depuis hier au soir, est en révolte. C’est pour cela que je me suis tue. Mais maintenant, voyez, je parle, vaincue, soumise, parce que je comprends votre douleur… et je ne veux pas que vous souffriez plus longtemps !
Il regardait toujours dans le vide, avec cet œil vitreux de ceux qui ont tout perdu — et dont le songe voit par delà la vie. Les paroles qu’elle murmurait arrivaient tardivement à son intelligence. Il les comprit un moment après qu’elle eut fait silence. Et déjà il se demandait si, en effet, elle n’avait pas raison, s’il n’avait pas des exigences trop hautes, s’il avait le droit de condamner si vite, si absolument. Ah ! qu’il est difficile d’être juste ! Et il voulait l’être. N’avait-il pas obéi à un coup de passion rageuse, jalouse ? Oh ! s’il pouvait retrouver, en elle, une excuse ; et, en lui, le pardon ! S’il pouvait retrouver le bonheur entrevu la veille, le même, ou seulement quelque chose de ce bonheur, rêvé durant deux années.
Il jeta dans la cheminée la cigarette qu’il avait apportée avec un parti pris de désinvolture et même d’impertinence.
Le souvenir de sa mère lui traversa le cœur. Si les choses restaient ainsi, pourrait-il lui cacher longtemps le malheur de sa vie ? Certes, pour la malheureuse mère, c’est la réconciliation qu’il fallait. Dans son cerveau, lassé par l’insomnie, les détails de la scène affreuse de cette nuit s’estompaient, affaiblis. Il n’avait plus l’énergie physique nécessaire pour interpréter les faits, les rapprocher, les presser, en faire jaillir tout le sens.
Elle devina que son silence disait une hésitation.
Que devait-elle faire, pour influencer son juge ?