Elle cachait toujours son visage avec ses mains. Elle comprit que Paul la regardait. Alors, pour jouer mieux son rôle, elle plongea tout à coup son visage dans les coussins, entre ses deux bras nus, avec un sanglot volontaire. Elle sentit avec joie que de vraies larmes coulaient sur ses joues et que ses épaules s’étaient découvertes. « Car enfin, songeait-elle, il n’est pas en bois, le bonhomme ! » Ses grands cheveux cendrés serpentaient de tous côtés autour de sa tête. Un rayon vint toucher sa nuque, les changea çà et là en or flamboyant. Sa chair prit les transparences exquises de la vie jeune, mystérieuse, attirante. Il la regardait toujours et elle le sentait bien. Les tentations qui étaient en lui, elle les savait. On n’attend pas, durant deux années, une jeune fille, on ne l’aime pas jusqu’au mariage, pour renoncer à elle subitement, à tout jamais, dès le contrat signé, sans quelque révolte de l’égoïsme physique. La passion grondait, dans ce mari pris au piège. Et quand bien même il voudrait la chasser demain, ne devait-il pas désirer encore, — comme tous les autres hommes, — avoir fait d’elle sa maîtresse d’une heure ? Mais comme il était naïf et bon, — cela l’engagerait, celui-là ! Et si ?… Oui !… Pourquoi pas ? — Elle était bien sûre d’une chose, c’est qu’il ne chasserait jamais plus la mère d’un d’Aiguebelle… Dans l’émouvante idée de maternité, elle ne voyait qu’un moyen de défense et d’ambition.
Elle cria, la voix étouffée dans les coussins : — Paul ! Paul, ayez pitié ! pitié de moi… et pitié de vous-même !… Ayez pitié !… Ne me rejetez pas, du haut d’un ciel, dans l’abîme !
Et, comme poussée par un irrésistible élan, elle se leva alors, se jeta hors de son lit, demi-nue, les cheveux enflammés de soleil, et se précipita à ses genoux… Il s’était levé, le cœur bondissant… Il allait tout oublier. Il oubliait tout, puisqu’il ne songeait pas à s’étonner de voir une jeune fille aussi prompte à se montrer ainsi…
La beauté l’attirait à lui, triomphante, d’une invincible puissance. Dans la débâcle de sa volonté, de ses idées, il voulut, pour se rejeter loin d’elle, invoquer en lui son mépris de la veille. Mais les raisons de ce mépris se faisaient toujours en lui plus éparpillées, plus diffuses, plus impossibles à ressaisir… Il ne les voyait plus. Mais il savait encore qu’elles existaient. Alors il se dit :
« Eh bien ! qu’importe ? Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas la traiter en courtisane ? Pourquoi ?… N’est-ce pas la pire vengeance ? N’est-ce pas lui infliger la dernière des hontes, que de profiter de mes droits, tout en restant dégagé d’elle ? »
Ainsi la bête commandait l’esprit qui, n’avouant pas sa défaite, se répétait les suprêmes sophismes de la dignité et de la liberté expirantes.
Rita leva vers son mari ses yeux bleus, noyés de larmes, lui montra ses joues ruisselantes. Il regardait cette femme courbée à ses pieds, — si belle, si touchante à la fin ! Les larmes lui allaient bien. « Je me suis trompé, songea-t-il. — Tant de beauté, de charme, la clarté d’expression de ce visage, ne peuvent pas cacher les noirceurs que j’ai cru deviner. C’est impossible. » Il s’inclina pour la relever. Elle tendit les bras vers lui. Ces beaux bras nus, il les prit dans ses mains, et se sentit frémir de la tête aux pieds.
Alors, pour l’achever, elle cria :
— Au nom de ta mère, Paul ! au nom de ta mère !
C’était la note fausse, puisque, sur ce mot, il s’aperçut qu’elle était à moitié nue. Il conçut qu’elle voulait s’aider d’un nom sacré, cacher sous ce nom un essai de séduction impudique. Une jeune fille pure, injustement accusée, se serait-elle défendue ainsi, comme une Phryné ?