La moindre défaillance de la sincérité leur paraît si monstrueuse qu’elle développe en eux une faculté, également monstrueuse, de soupçon, de supposition ou de divination du mal. Ces croyants-là se retournent tout d’une pièce : ils passent de la foi aveugle au doute non moins aveugle.
En expiation d’un mensonge unique et véniel, un innocent peut paraître à leurs yeux le pire coupable, et devenir la pitoyable victime de leurs soupçons forcenés.
Mais si leur scepticisme déchaîné se mêle de traquer une âme de mensonge, s’obstine à la poursuivre dans tous ses détours, à la précéder pour l’arrêter dans ses ruses, ils deviennent des justiciers effroyables. Supposez Desdémone coupable, tous les soupçons d’Othello, jaloux sans preuve suffisante, sont divinateurs, et chacune de ses paroles inflige à la malheureuse le supplice mérité !
Le comte Paul, dans un seul mensonge de Rita, avait vu une âme habituée au mensonge, une âme de malignité. En lui prêtant toujours toutes les pensées mauvaises, il se croyait sûr de deviner juste, et il était rare qu’il se trompât.
Naturellement, elle se piquait d’être du troupeau des sphinx, et elle s’affolait de se voir devinée. C’était s’étonner de peu. Comme il avait contre elle tous les soupçons, il tombait toujours juste, parce qu’elle avait, elle, tous les mauvais instincts. Il était certes plus passionné que judicieux. Mais ses aveuglements même paraissaient être de la clairvoyance.
Tout en ne perdant aucune occasion de lui prouver qu’elle était pénétrée à fond, Paul s’efforçait de montrer la plus grande froideur.
Avoir des scènes avec sa femme, cela semblait au comte Paul misérable et indigne de lui.
Il lui arrivait pourtant, malgré sa volonté, de formuler un blâme à propos de telle attitude qu’elle avait prise, de telle phrase qu’elle avait prononcée. De son côté elle répondait le plus patiemment qu’elle pouvait, rusant, se dérobant, pour s’insinuer de nouveau, peu à peu, si c’était possible, dans ce cœur armé contre elle. Mais ses moindres feintes, il les suivait, il les dénonçait d’une parole. Ainsi elle pouvait juger de la perspicacité de son adversaire, et elle commençait à craindre de ne plus jamais la trouver en défaut.
Elle ne pouvait plus, d’ailleurs, cacher si bien son âme vraie qu’elle n’en trahît çà et là quelque chose. Souvent, après des prodiges d’adresse, elle finissait par laisser échapper un mot de trop, un mot malheureux, une phrase qui sonnait faux comme son rire, et qui rendait au comte Paul toute la fermeté de ses résolutions.
Un jour, par exemple, qu’elle lui parlait de sa douleur, de son désespoir profond :