Enchanté d’accaparer un instant la jolie parisienne qui attirait tous les yeux, il devint bavard.

Marie apprit ainsi toute l’histoire de la comtesse d’Aiguebelle.

La comtesse avait aujourd’hui près de cinquante-sept ans. Mariée à vingt-un ans, elle fut d’abord très heureuse, mais après trois ou quatre années de mariage, et comme elle venait d’avoir son fils Paul, son mari, pris tout à coup de passion folle pour une créature bizarre, fantasque, mauvaise et inexplicable, une de ces créatures qui fascinent les hommes par un charme de magicienne, — avait délaissé sa femme et son fils. Dès lors, il habita Paris tandis que sa femme demeurait aux Bormettes, où il ne mettait plus les pieds. Une fois seulement, il exigea, pendant quelques mois, la présence de sa femme à Paris. Il lui convenait, disait-il, qu’on ne crût pas qu’elle l’avait abandonné ; il voulut même qu’elle tînt sa place de maîtresse de maison, un soir où il donna, dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique, une fête demeurée célèbre : il y avait invité sa maîtresse, qui portait fort mal un grand nom mais qui en fin de compte le portait légitimement.

La comtesse d’Aiguebelle, depuis la mort de son mari, avait pris en horreur ce Paris où elle avait tant souffert.

Le plus souvent qu’elle pouvait, c’est-à-dire six mois de l’année, elle vivait retirée dans son château d’Aiguebelle, — voisin de celui des Bormettes qui fut la propriété d’Horace Vernet. Et là, elle s’occupait uniquement de l’éducation de son fils.

Le vieux docteur qui racontait ces choses à Mademoiselle Déperrier, s’interrompit pour lui faire observer que tout le pays les savait comme lui, et que, partant, il ne trahissait aucun secret… — Cependant, ajouta-t-il, je suis allé quelquefois à Aiguebelle, lorsque le fils de la comtesse était enrhumé ou quand sa petite sœur Annette avait la coqueluche. J’ai été ainsi le témoin de l’existence admirable de Madame d’Aiguebelle, et je me plais, en toute occasion, à lui rendre hommage. La comtesse prétend, non sans raison, que Paris est devenu, de plus en plus, un lieu de perdition pour les âmes. Les idées démocratiques, que, pour mon compte, je ne dédaigne pas au point de vue politique, sont mal comprises au point de vue moral.

— Ce qu’il va devenir rasant, le bonhomme ! songea Mademoiselle Déperrier.

Le docteur, qui se croyait écouté pour lui-même, poursuivait :

— Voyez-vous, Mademoiselle, il n’y a en France ni éducation primaire, ni éducation secondaire, ni éducation supérieure. Aucun enseignement n’a remplacé la morale religieuse déchue. La comtesse a eu peur de cela, et elle a fait élever son fils chez elle par un précepteur ecclésiastique. De plus, la conduite du comte son mari, le spectacle de leur désunion, lui paraissaient à juste titre des choses qu’il fallait cacher à l’enfant. Elle l’a emmené jalousement ici. Ce n’est que depuis la mort du père qu’ils vont tous les ans à Paris, où ils sont attirés aussi par la mère de Monsieur Albert de Barjols, l’ami intime du comte, autant dire son frère. Madame de Barjols est, depuis deux ans, paralytique et clouée sur la chaise longue. Elle a, elle aussi, une fille, Mademoiselle Pauline.

— Pourquoi le comte ne l’épouse-t-il pas ?… Est-elle bien, cette demoiselle Pauline ? — demanda Mademoiselle Déperrier, déjà hostile à l’obstacle possible.